Je marche sur la plage, au bord de la mer ; sur cette ligne, je ne suis plus tout à fait un être de terre, pesant, lié par la gravité, ni encore un être d’eau, fluide, dissous, sans nom ; le corps est au rivage, à la frontière, dans une double appartenance, observateur du point de contact, dans le point de contact : il se trouve dans l’espace où le solide devient liquide, tenu sur un sol mouvant. C'est maintenant que je marche, maintenant, en regardant l’horizon, que je laisse mes pieds lire la texture du sol ; je sens qu’ils peuvent amollir ou durcir la matière à leur guise, sur la frange étroite où l’écume expire. Le sable, d’abord sec, poudreux, se densifie avec la lèvre marine ; il devient un miroir sombre et saturé, où le ciel descend se regarder une dernière fois avant de se dissoudre ; la lumière, jamais fixe, y est vibration, un battement de paupière sur l’eau ; parfois, elle ricoche en éclats de diamants sur la crête des vaguelettes, aveuglante, effaçant les contours ; plus souvent elle se fait rasante, révélant les micro-reliefs de la grève, et chaque grain de quartz projette une ombre démesurée, transformant la plage en un désert de dunes infinies à l’échelle du regard. Le pas qui s’enfonce provoque une onde ; autour de la chair, le sable blanchit un instant - une exsudation de lumière provoquée par la pression - avant que l’eau ne remonte par capillarité pour combler le vide. C’est un dialogue de matières: la peau cherche la résistance, l’eau offre la fluidité, et le sable, dans sa docilité minérale, enregistre la chute avant d’être lissée par le reflux. Harmonieuse arythmie. A chaque pas, le pied calligraphie dans l’éphémère, fait une ponctuation charnelle ; et avant que je me retourne pour la lire, l’écume remonte et lisse la surface. La lumière finit par tout boire: le pas, la trace, et l’ombre même du marcheur, ne laissant que le rythme sourd de la marée battre contre les tempes. Instant pur, écriture libérée de la trace.
Alexis Audren
mercredi 13 mai 2026
Rivage
mardi 12 mai 2026
Un air sous l'air
L’oeil tente encore,
une nouvelle fois, toujours, précipi-
tamment
d’emprunter (avec ce désir - assouvi? -
de fluidité et
de légèreté)
les linéaments du paysage pourtant rompu
alors il
il digresse, retors, il
s’anime de biais, reprend, traverse -
s’emballant, s’éparpillant…
Fixant, à force de fixer,
il est devenu
indépendant de son corps.
Il peut être là, derrière,
devant l’œil ou autour mais plus loin,
et avoir vu et vu autrement, mais avoir pris, alors,
il peut
avoir intégré et ramené au corps un horizon
de son ou d’odeurs. Il peut
se trouver
ici et là,
ailleurs non loin et un peu plus près
à la fois
vers l’extrême bord du visible,
et tout s’assemble dans la vision, alors, tout circule,
- présence, oui, présence -
même quand tout aura disparu.
Je sédimente ma pensée:
une mémoire anonyme
dans les lumières du corps infiltrées
- le rai de la porte, l’aigu
de la montagne, la souplesse
d’un visage, le râle invisible -
J’ouvre et rassemble le vol léger
des structures imparfaites, la décision
arbitraire des matières
pliées,
dépliées
au gré des vibrations sous l’air…
Elles se plient, se déplient, et nous avec, deviennent
plus légères, et nous avec,
je les vois maintenant et les ressens,
toujours mieux, en les devinant.
Je sinue entre leurs strates et ne désire plus qu’elles
nimbées de leurs formes provisoires, latentes
et aléatoires.
Je les aime d’un amour qui fleurit
leurs futures éclosions.
Rivage
Je marche sur la plage, au bord de la mer ; sur cette ligne, je ne suis plus tout à fait un être de terre, pesant, lié par la gravité, ni en...
-
Je marche sur la plage, au bord de la mer ; sur cette ligne, je ne suis plus tout à fait un être de terre, pesant, lié par la gravité, ni en...
-
L’oeil tente encore, une nouvelle fois, toujours, précipi- tamment d’emprunter (avec ce désir - assouvi? - de fluidité et de légèreté) les...