lundi 10 août 2026

Vers l'arbre/ Un corps de fleur

 

Vers l’arbre

 

Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feuilles à ton faîte. J’enfonce mes pieds dans la terre pour ressentir l’humidité que boivent tes racines. Sur ma peau, j’éprouve la rudesse de ton écorce — un ensemble de chairs tachetées, scarifiées, tatouées. Debout, je m’étire vers le ciel : ma tête devient frondaison, mes bras s’allongent en branches, mes mains s’ouvrent en bourgeons. Je cherche ton mouvement immobile, le temps long de tes écorces.

 

Un corps de fleur

 

L’œil capte des énergies dans la saturation des signes, balbutie ses couleurs dans des formes vives, gracieuses, ailées. Libellules, insectes-fleurs, papillons. Comme eux, je passe inaperçu en imitant la teinte et le contour des organes floraux.

 

dimanche 9 août 2026

Avec la vache

 

Avec la vache

 

Je m’en vais, je pars, je prends le premier bus. Le véhicule m’abandonne en fin de journée au milieu d’une grande plaine boisée dans laquelle je marche longtemps, très longtemps, sans savoir où je vais ni ce que je cherche. Au loin, d’immenses colonnes de fumée signalent des constructions humaines : la partie émergée d’un monstre de métal et de béton dont les ombres s’étirent jusqu’à l’horizon. À quelques kilomètres, j’entends des hurlements d’animaux. Soudain, une silhouette surgit et avance à toute allure dans ma direction.

Maintenant, je cours vers l’animal. Le sol est un chaos de pierres calcaires pointues qui m’esquintent les pieds, mais je continue. L’animal fonce sur moi : c’est une vache. Énorme, massive, capable de tout emporter sur son passage. Pourtant, je n’éprouve aucune peur. Elle choisit de venir à moi à travers l’hostilité du paysage où le ciel noir se cogne contre la roche. Je suis profondément ému par cet être seul dans l’inanimé de la plaine. À quelques centaines de mètres, je me mets à siffler doucement pour lui faire comprendre que je suis là. De loin, je lui parle déjà. Je la vois qui ralentit, étonnée, puis se met à trotter vers moi. Elle pousse un mugissement qui sonne comme un appel à l’aide — un beuglement puissant et fragile, prolongé de soubresauts. La tête redressée pour porter au loin, elle me prévient d’un danger. J’essaie d’imiter son cri. J’écoute si ardemment que sa voix résonne en moi ; j’ouvre la bouche et, tandis qu’elle n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres, je lui adresse un meuglement à la fois doux et puissant.

La vache s’arrête presque en entendant mon appel. Je m’approche très doucement en lui adressant plusieurs beuglements plus courts. Je découvre son visage : elle a les yeux injectés de sang et de terreur, le museau rétracté, la peau tendue, et sa respiration est rapide, saccadée. Tout son corps essoufflé par la course dévoile une impressionnante musculature. Elle dégage une puissance et une vitalité incroyables. J’aurais aimé être cette vache à cet instant, ayant tout déployé pour survivre.

Immobile ou presque à quelques mètres de moi, elle me dévisage d’un air surpris et réitère son cri pour tester ma réaction. Je lui réponds sur la même tonalité, avec une légère inflexion rassurante. Ses yeux, furieux et agités, s’apaisent soudainement. Elle me regarde et bascule la tête d’avant en arrière pour me désigner le bâtiment grisâtre au loin. Je pousse un autre beuglement, plus doux encore. Lentement, je m’approche. C’est elle qui ne bouge plus, observant chacun de mes gestes. À chaque fois que je décèle dans ses yeux la moindre crainte, je m’arrête et pousse un chant long et répété, comme une musique harmonieuse que nous seuls pouvons comprendre. Arrivé à la hauteur de son corps immense, il me suffit de tendre le bras pour la toucher. De lourdes gouttes tombent de son visage au même instant que les miennes. Les mains mouillées de mes propres larmes, je caresse doucement son bas-flanc. Elle a un rapide soubresaut, puis tout son corps se détend. Sous ma paume, je ressens la densité de l’animal : ses fluides, la chaleur de son sang, l’énergie de ses organes.

Sensible à mes caresses, la vache se rapproche, venant appuyer sa grande tête contre mon épaule avec une délicatesse infinie pour ne pas me blesser. Nous nous regardons visage contre visage ; je lis dans ses yeux une confiance absolue. Ces gestes partagés ont une puissance de réparation. Nous dressons désormais notre présence en un équilibre partagé : nous composons un corps hybride où elle prend la puissance de ma pensée et je prends l’immensité de sa chair.

Je colle mon corps contre son cuir. Délivrée de toute peur, elle sait que je vais la sortir de là. Je m’emploie à lui trouver un abri discret dans la forêt voisine avant d’attendre le crépuscule pour retourner vers le complexe métallisé. Par le trou d’une porte grillagée, mon regard plonge dans l’ombre immémoriale. Un cochon est là, encagé, déjà abandonné à la mort. Il me regarde. Dans son œil réside tout le vivant qui agonise face à l’extinction — un soupçon de cage, de crieurs et de violence inutile. On y lit une innocence et une tristesse sans fond. La courbe douce de son dos et sa queue délicatement bouclée sont des grâces dans la nuit : une existence entière, avec son poids de vide dans les côtes, qui dédaigne la violence avec laquelle ses membres seront bientôt dispersés dans la clarté froide des barquettes en plastique.

 

samedi 8 août 2026

Pied nu

J’ai continué mon chemin durant quelques jours et ai fini par m’installer dans une petite cabane en forêt. Je vis pieds nus ici depuis maintenant des semaines. Et je sens la terre se presser contre mes plantes plus que mes pieds ne la touchent. L’herbe se tord sous mon pas ; elle m’accueille comme elle peut. Les plantes du sous-bois me piquent, mes chairs sont confrontées à des élancements pointus. Je suis dirigé par le sol, je suis ses indications ; il m’enjoint de ralentir lorsqu’il se fait trop dur, trop violent pour ma voûte plantaire. Je caresse très vite de nombreux êtres à la fois — pierres, herbes, insectes —, je peux les toucher par le bas, sentir tout mon corps soutenu par des vies désormais familières, incorporées à ma peau.

Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser des milliards de vies microscopiques à chaque foulée, que je vois grouiller… Je peux tout toucher de mon corps par mes yeux acharnés, je peux toucher les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.

Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Par mes pieds, je retrouve une mémoire millénaire du corps éprouvant la terre. Ils savent spontanément quelle position, quelle allure adopter pour respecter les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.

vendredi 7 août 2026

Ahanner

 

 

Ahanner

 

L’imagination vivante entoure tous mes actes. Je peux m’affranchir de leurs bords, de leurs limites, de leurs enveloppes matérielles. À force de regarder une chose, j’ai le pouvoir de la transformer. La matière se distord, je vois flou ; les éléments du paysage s’échangent, se densifient, s’éclairent autrement dans ma pensée. Je ressens le monde à mesure que je lui donne un rythme par l’esprit. Je peux devenir un âne à la seule force de ma bouche. Je peux devenir un âne à la seule force de mon regard. Je peux devenir un âne à la seule force de ma tête. Je répète son nom sans discontinuer — âne, âne, âne, âne, âne, âne — et j’ahanne. J’allonge les syllabes, j’allonge les consonnes : Aaaaaaaaaan, Aaaaaaaaaan, Annnnnnnnnne, Annnnnnnne, Âneeeeeeeeeeee, Âneeeeeeeeeee, Âneeeeeeeee, me rapprochant alors presque du Aum indien, et j’ahanne… en pensant très fort à son corps au lieu du mien, en fixant mon attention sur le rythme de sa bouche mâchant du foin. Je suis le foin mâché ; à chaque mouvement de l’âne, je suis dans sa bouche, et sa bouche est dans ma tête.

jeudi 6 août 2026

Vivre / écrire ( 16 juin-6 juin)

16 juin 2026

Dissolution, fusion avec l’élément eau. Récurrente recherche.
La mort de Shelley en 1822. Une des plus pures dissolutions ontologiques de l'histoire littéraire. Embarqué sur son voilier, le Don Juan, au large de Livourne, il est pris dans une tempête soudaine. Shelley ne savait pas nager. On dit que lorsque la mer a commencé à submerger l'embarcation, il a refusé l'aide des marins, restant assis, attendant le choc de l'eau.
Quand son corps a été rejeté par la mer sur la plage de Viareggio quelques jours plus tard, on a trouvé dans ses poches un volume des poèmes de Keats doublé sur lui-même. Pour ses funérailles sur la plage, ses amis, dont Lord Byron, ont brûlé son corps sur un bûcher alimenté par l'encens, le sel et le vin. Son dernier jour vivant a été une immersion totale dans la masse marine, le passage direct de la poésie à l'élément.
 

15 juin

Il y a une catégorie de poètes qui ont besoin d'une écriture écologique, au sens premier, c'est-à-dire une écriture qui naît de l'habitat, du biotope. Si le biotope est fait de bitume, de faux-semblants et de néons, l'antenne sensorielle se coupe. Ne pas arriver à écrire à Paris n'est pas un signe de faiblesse ni de limitation ; ma poésie réclame, pour exister, la vérité des grands espaces. De nombreux poètes ne pouvaient absolument pas vivre à Paris, physiquement, ontologiquement. Rimbaud parle du dessèchement de sa veine sous le soleil fade de Paris. Corbière, lorsqu'il s'installe à Paris par amour et pour tenter de publier, le choc est terrible. Au milieu de la foule parisienne, son écriture se fige. Il se sent ridicule, monstrueux, inadapté. Paris n'est pour lui qu'un décor de carton-pâte, un lieu de «Muse malade ». Dans la capitale, il n'écrit presque rien de neuf ; il passe son temps à ressasser sa Bretagne natale, à mimer la mer depuis sa petite chambre. Paris a agi sur lui comme un poison physique et mental qui a accéléré sa fin. Il a dû rentrer mourir face à l'océan, là où l'air était enfin respirable. 

 

Une autre catégorie de poètes, physiques, athlétiques, dont j’ai l’impression de partager certaines tendances. Arthur Cravan, par exemple. Ce météore. Il considérait que la vie devait être une œuvre d'art brute, et non un exercice de bureau. Il publie sa revue Maintenant en vendant les numéros sur une charrette de maraîcher, puis disparaît en mer au Mexique en 1918, à l'âge de 31 ans. Cravan méprisait profondément les intellectuels assis et la tiédeur de la vie littéraire. Pour lui, écrire était une corvée par rapport à l'intensité du sport, du voyage et du scandale. Il a arrêté d'écrire pour ne faire plus que vivre de manière explosive, refusant de laisser le langage domestiquer son énergie sauvage.

 

14 juin


Un ami me dit que pour lui les mots ne renvoient à rien d'autres qu'à eux même dans un de mes derniers poèmes, Tourbillon. On n’imagine rien, me dit il, il n'y a pas de suggestions selon lui. On n’est pas dans ma tête quand je dis « verticale ». Pour moi ça renvoie à une réalité, mais pour le lecteur c'est abstrait, on bloque sur le mot, on ne sait plus ce qu’évoque le poème.
je lui ai alors partagé la prose originelle de Tourbillon, un texte très classique et très lisible. Mais - pratique récurrente - pour ne pas céder à la facilité et au côté un peu ronflant de la langue sujet-verbe-complément, je le démembre, notamment syntaxiquement, d'une part pour rendre compte de la singularité de l’expérience par ce que fait la langue, et, d’autre part pour offrir une expérience de lecture plus déconcertante, déstabilisante. Une expérience plus mystérieuse, dont le sens est moins donné d'avance, plus pluriel, plurivoque. Et aussi parce que cela m’étonne moi-même, et me passionne davantage. Mais le risque est de basculer dans une poésie ésotérique, inaccessible à beaucoup de lecteurs. Peut-être aussi tout simplement que ce poème n’est pas réussi, qu’il faudrait y ajouter quelques éléments pour que le lecteur s’approprie plus aisément la matière vécue. Il faudrait encore une fois cet équilibre subtil entre le scriptible et le lisible.


13 juin

Pour moi le texte n'est pas un but en soi ou un monument destiné à la postérité : c'est un sismographe de l'instant, une trace brute laissée par le choc du paysage sur le corps, avant de passer à la suite. Le texte comme empreinte de pas par exemple.
Dans le Japon du XVIIe siècle, Bashō passe la majeure partie de sa vie à pied, sur les chemins, avec le strict minimum. Pour lui et ses disciples, le poème ne se retravaille pas pendant des heures : il doit jaillir de la coïncidence exacte entre la perception et la parole. L'écriture est une réaction physique au paysage : le bruit de l'eau, la lune derrière un pin, la fraîcheur du vent. Une fois le haïku jeté sur le carnet de voyage, le poète ne s'y attarde pas. Le poème n'est qu'une « note de terrain », un outil pour ancrer la présence. Le vrai but reste la marche, l'immersion dans le monde, la vie qui continue. On ne polit pas l'instant qui passe, on le note et on l'abandonne. Le texte y perd peut-être en perfection formelle ou en symétrie géométrique, mais il y gagne une charge de présence inouïe : il devient le sédiment direct d'une expérience vécue.
Ryōkan vivait également seul dans une cabane dans les montagnes et passait ses journées à marcher, à regarder les nuages, à jouer avec les enfants des villages ou à boire du saké avec les fermiers. Il écrivait ses poèmes sur des morceaux de papier ramassés, sur des écorces ou directement dans le sable. Il ne cherchait jamais à les rassembler ni à les publier. Il les laissait derrière lui, les offrait ou les oubliait. Pour Ryōkan, la poésie n'était pas une carrière ni un travail, c'était le surplus naturel d'une vie vécue en osmose totale avec les éléments. Le poème posé, il retournait au silence de la forêt.

12 juin


Une différence nette entre se bercer d'illusions - subir passivement un imaginaire confortable pour fuir ce qui fait mal ou ce qui dérange - et déployer la force de l'illusion : conduire volontairement sa sensibilité vers un point d'incandescence pour forcer le réel à se révéler. C'est une démarche exigeante, épuisante parfois, car elle maintient la conscience à vif, tendue vers une exigence de fusion qui borde le silence ou l'absolu. Mais elle n’en est pas moins lucide que ceux qui font de l’exacerbation de la fragmentation et du négatif un mode opératoire d’écriture.

 La recherche académique impose une temporalité linéaire, lente et souvent bureaucratique. Mon tempérament semble, au contraire, aspirer à des moments d'intensité pure, que ce soit dans la marche, la nage, l’écriture, la transe musicale, la respiration. Ce malaise récurrent vis à vis du travail pour lequel j’ai pourtant signé - pour ne pas totalement couper avec la vie en société, pour aller peut être au delà de mes limitations, de ma zone de confort, et peut être aussi tout de même pour consolider la pratique réflexive - est sans doute un réflexe de survie pour protéger une énergie créative contre un milieu qui, par nature, demande une endurance constante plutôt que des éclats de vision.

11 juin

La nourriture comme terrain de tension…liée personnellement au diabète, mais aussi à un tempérament très nerveux et instable (celui là même qui a provoqué majoritairement l’apparition de cette maladie).
Dans ses journaux, Virginia Woolf exprime un rapport très conflictuel à la nourriture. Souffrant d'une labilité émotionnelle profonde (souvent décrite comme cyclothymique), elle oscillait entre des périodes d'austérité imposée (pour contrôler son poids ou son humeur) et des épisodes où la nourriture devenait une obsession. Pour elle, la nourriture était liée à une perte de contrôle. Manger était parfois une tentative de se donner une consistance physique dans des moments où elle se sentait dissoute ou menacée par ses angoisses.

« Avec une feinte douceur, reste au chevet
Et sois toute ta vie par toi même bercé.
Souffre de ton angoisse comme d’une fable
Et sois tendre avec le superbe ennui. 


Ossip Mandelstam, un poème de 1910. 

 

10 juin


Préfèrer l’écriture nocturne n'est pas un choix d'horaire, c'est une condition climatique de l'esprit.
Le matin, la lumière est administrative. Elle délimite les objets, sépare les corps, impose une netteté qui est une forme de politesse forcée. Écrire dans la clarté du jour, c'est devoir rendre des comptes à la réalité, c'est accepter que chaque mot soit pesé à la balance du rendement et du sens commun. Le matin est le temps de la prose utile, de la phrase qui marche droit.
La nuit, en revanche, la syntaxe change de nature. Les contours se dissolvent. Quand le monde s'éteint, la hiérarchie entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas s'effondre. L'obscurité agit comme un solvant sur les certitudes. Les murs de la chambre ne sont plus des limites, mais des membranes. Dans ce vide sonore, le langage prolonge les choses, comme les ombres s’allongent. On écrit depuis une immersion. Écrire la nuit, c'est aussi s'affranchir du regard d'autrui. Le matin est hanté par la figure du lecteur, du juge, de l'autre qui attend une réponse. La nuit est le seul moment où l'on peut être souverainement impoli envers la logique.

C’est une écriture de la main qui avance seule dans le noir : on ne voit pas ce qu’on trace, on le sent. C’est une pulsion tactile où le mot devient une matière, une vibration nerveuse plutôt qu’un signe alphabétique.


Le matin t'impose d'être "quelqu'un" (un étudiant, un citoyen, un être efficace). La nuit, tu n'es plus personne, tu es juste une conscience qui observe les superpositions. On n'extrait rien sous le soleil de midi ; on attend que la terre refroidisse pour que les fissures (les visages, les éléments) deviennent visibles.

La nuit, le temps de la vulnérabilité.


9 juin


On est face à la sidération de l’autre. On veut entrer en communion.
On veut simplement…ressentir. Être ému, transporté.

Un frôlement d’aile de l’oiseau.

Se sentir vivant, voilà tout ce qui compte.
 

8 juin

Passé le moment de flow où j’ai écrit, je ne sais presque plus ce que dire a porté, comment dire a été porté. Je cherche vaguement pour trouver, mais je sais bien qu’aucune manière n’est possible, aucun mode. Il y a bien le regard, il y a bien telle ou telle couleur, telle ou telle forme, oiseau, arbre, enfant. Il y a bien la photographie, la vidéo qui peuvent aider, qui peuvent faire support. Il y a l’expérience intérieure, qui peut partir d’une sensation physique. Il y a le déclenchement par la lecture, le prolongement de pensée d’une citation, le motif qu’elle soulève. Mais on ne sait jamais comment réellement provoquer, intentionnellement, la cristallisation, ce qui fait qu’une porte s’ouvre en grand. A un moment, une interconnexion a lieu entre ces différents médiums, le livre, la vie, la texture du réel, une référence, une conversation, mais il faut que l’on puisse tous les oublier pour que le poème advienne…


7 juin


Je ne peux qu’écrire qu’à la première personne, car je ne peux que ressentir par mon canal. Ce ne peut être qu’un récit sans personnages. Inutilité du personnage. Pas besoin de faire croire au réel. Il est là.
 

Retour de voyage. Deux jours où je n'ai pu rien ouvrir, rien faire. Paralysie dans une sorte de pulsion de rien. A Paris, totalement seul. Creux de l'été. Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien à écrire, que j'avais "l'inspiration" desséchée ; ou plutôt je me suis inventé l'idée d'écrire autrement que je ne sais manifestement faire pour que cela soit fructueux. Que cela ait plus d'impact avec un lectorat. Sortir de la confidentialité totale de mon travail. Incertitude et divagation, entorse à son éthique de continuer envers et contre tout. Mais, par effet de conséquence, je me suis également dit, bien sûr, que ces kilomètres de poèmes et de proses non publiés, ces deux recueils de poèmes refusés depuis deux ans épuisent et font douter de manière abyssale. A cela s'ajoute le fait qu'un ami cher (et éditeur) me considère depuis un certain temps maintenant comme un ambitieux, après quelques erreurs que j'ai pu faire en effet liées à mon désir de publier dans des endroits propices à la reconnaissance (alors que l'essentiel de ma pratique et de mon attitude, de toute évidence, va précisément envers tout cela ; c'est ce qui m'a par conséquent le plus meurtri, humilié, et mis en colère - ce qui est rarissime chez moi- d'être figé dans une posture, d'être considéré comme cela, surtout par quelqu'un qui me connait depuis dix ans..)  Mais en réalité, je n'avais pas l'énergie de travailler sans la présence de l'autre, dans un environnement urbain dont je deviens de plus en phobique.


Maupassant à Flaubert : "Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées médiocres et monotones..." (8 juillet 1878). "Je suis complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye à travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement."
 

6 juin

J’écris parfois pour simplement garder trace de l’inframince, des choses les plus infimes et apparemment sans intérêt. Je parle de mon Journal, de manière plus générale. Il y en a une bonne partie qui n’est constituée que de compte rendus factuels d’une journée. Noter les faits : C'est une tentative de prouver que le temps ne s'est pas évaporé. "J'ai marché là, j'ai mangé cela, j’ai vu cela, j’ai acheté cela au supermarché, j’ai vu untel. » C'est une preuve de réalité physique pour contrer l'impression d'être un fantôme.  Ce n’est même pas adressé…Ecrire pour archiver plutôt que pour communiquer. Quand on écrit pour lutter contre l'oubli, on n'est pas dans le partage, on est dans la sauvegarde. C'est une démarche presque muséale. Ne pas séduire un lecteur ou engager une conversation, mais chercher à fixer ce qui s'échappe, à donner une consistance matérielle à des journées qui, sinon, se dissoudraient dans le vide de la solitude, même si je suis maintenant accompagné. L'obsession de la trace, malgré tout : pourquoi? Si rien n'est noté, a-t-on vraiment vécu ? L’oubli…La trace écrite devient la preuve de son passage. Face à une vie qui semble m’échapper ou manquer toujours de structure, l'archive est le seul domaine où l'on garde le contrôle. Reste aussi le syndrome de l'inventaire. Tout comme j’accumule parfois des livres sans les lire, consacrant beaucoup plus de temps à vivre, ressentir, attendre, et écrire, j’accumule peut-être des écrits sans vouloir les partager. L'objet (le livre, le carnet rempli) rassure plus que le contenu. L’écriture joue alors là le rôle de « pharmakon ». D’ailleurs, un certain nombre de notes sont relatives à la fluctuation de mes états de santé liés au diabète. Des malaises nocturnes, une fatigue matinale..etc. Les nommer permet de me les mettre à distance.
Je note également, même si de moins en moins  ( puisque cela va de mieux en mieux) les ressentis : C'est le besoin de valider que cette souffrance est réelle, même si personne d'autre ne la voit. Une question de survie, pas de littérature. Ces notes, il y a une dizaine d’années, prenaient beaucoup de place. Sans ce travail d’ascèse du Moi souffrant, je n’aurais jamais pu écrire ce que j’ai écrit, qui cherche tout l’inverse. Impersonnalité, objectivité, dissolution.



Prose originelle de Tourbillon, démembrée ensuite pour le poème ( méthode récurrente)

 Tourbillon

Je m’avance dans l’eau, 

près des berges isolées, 

et m’allonge tête vers le ciel.


Au dessus de moi la voûte 

des arbres, les frondaisons. 


Dans l'eau, miroir inversé 

d'une forêt suspendue, 


je commence à tourner à l’horizontal.


Le bleu s'enroule autour de mon corps, 

linceul de soie liquide, 

dans un murmure d'écume. 

La tête chavire, légère 

de cette ivresse volontaire.

 

Vertige contrôlé. 


Les feuillages s'enroulent au-dessus de moi, 

mêlant l'ombre des branches 

à la transparence du courant. 


À chaque rotation, la frontière

entre la terre et l'onde

s'efface. 


La cime des arbres plonge 

dans le bassin, les racines s'élèvent 

vers les nuages. 


Dissolution sacrée. Transe, prière païenne. 


Aspiré 

par cette danse des feuilles 

et la lumière qui vacille, 

je ne suis plus seulement un corps qui tourne,
mais le point fixe conscient 

d'un cosmos végétal et liquide. 


Tourbillon de peau et d’air.

mercredi 5 août 2026

Dans l'embrasure

 

 

Dans l'embrasure 

j'entends, là, maintenant,

une rumeur sans fin des ébats 

avec la montagne 

de vacanciers en saison saturée:

ouverture inouïe du son général et assidu

tout ce fourmillement qui bruit 

impose un tempo à la pensée -


entre trilles et 

hurlements de joie d'enfants, 

s'épuisant à batifoler, 

à ne rien reconnaitre,

ou fomentant artistiquement

de faux pleurs 

des geignements de rois

recouvrant les remontrances de leurs parents

sous la pelletée assourdissante 

d'un obscur et énième chantier en temps creux -


basse sonore prégnante matière

première insufflée 

vers les doigts qui pianotent 

la tête toute écoute attentive

dans l'attente 

d'une soudure 

de sensations diffuses 

et éparses.

 

Prolongement de cri, enfant, mémoire de ces bruits

de chantier disséminés 

dans de si nombreux espaces parcourus

en pertes d'oeils et oreilles 

retrouvées

par cet air d'été. 


Dans ces creux d'après-midi lâche et volatile

(l'écho de toutes ces après-midi

lâches et volatiles)

sinuant 

comme le cerf-volant aperçu des persiennes

entre les ajours de l'aujourd'hui,

le geste 

d'inscrire, retenir

ces légers fils

en défaut de la totalité,

dans la profusion du présent:

verser dans le vers largeur détaillée, colorée, étoilée

de ce brouhaha capiteux, continuant

- vrombissements de guêpes, 

klaxons lointains,

incitations à la gourmandise 

d'adultes consentants, 

voix fluette de fillette  - 

à l'ombre 

d'une chambre sous le toit ; 

à la fois 

isolé et 

dans l'air partagé

près du vasistas ouvert sur l'infini

de musiques ordinaires

quelqu'un 

au milieu de la multitude.



Vers l'arbre/ Un corps de fleur

  Vers l’arbre   Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feu...