mercredi 13 mai 2026

Rivage



Je marche sur la plage, au bord de la mer ; sur cette ligne, je ne suis plus tout à fait un être de terre, pesant, lié par la gravité, ni encore un être d’eau, fluide, dissous, sans nom ; le corps est au rivage, à la frontière, dans une double appartenance, observateur du point de contact, dans le point de contact : il se trouve dans l’espace où le solide devient liquide, tenu sur un sol mouvant. C'est maintenant que je marche, maintenant, en regardant l’horizon, que je laisse mes pieds lire la texture du sol ; je sens qu’ils peuvent amollir ou durcir la matière à leur guise, sur la frange étroite où l’écume expire. Le sable, d’abord sec, poudreux, se densifie avec la lèvre marine ; il devient un miroir sombre et saturé, où le ciel descend se regarder une dernière fois avant de se dissoudre ; la lumière, jamais fixe, y est vibration, un battement de paupière sur l’eau ; parfois, elle ricoche en éclats de diamants sur la crête des vaguelettes, aveuglante, effaçant les contours ; plus souvent elle se fait rasante, révélant les micro-reliefs de la grève, et chaque grain de quartz projette une ombre démesurée, transformant la plage en un désert de dunes infinies à l’échelle du regard. Le pas qui s’enfonce provoque une onde ; autour de la chair, le sable blanchit un instant - une exsudation de lumière provoquée par la pression - avant que l’eau ne remonte par capillarité pour combler le vide. C’est un dialogue de matières: la peau cherche la résistance, l’eau offre la fluidité, et le sable, dans sa docilité minérale, enregistre la chute avant d’être lissée par le reflux. Harmonieuse arythmie. A chaque pas, le pied calligraphie dans l’éphémère, fait une ponctuation charnelle ; et avant que je me retourne pour la lire, l’écume remonte et lisse la surface. La lumière finit par tout boire: le pas, la trace, et l’ombre même du marcheur, ne laissant que le rythme sourd de la marée battre contre les tempes. Instant pur, écriture libérée de la trace.

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