A y bien réfléchir, mon carnet papier l'emporte de loin sur les notes du smartphone.
Ce n'est pas seulement une question de préférence esthétique, mais de physiologie cognitive et de rapport au monde.
Le geste d'écrire à la main engage tout mon corps, de l'épaule au poignet. Il décharge aussi une énergie pulsionnelle, de la même manière que mon pinceau ourlé d’encre sur le Velin d’arches.
Lenteur…dans le frottement de la mine ou de l'encre sur le papier: dépôt profond et tendu de la pensée.
Sur un écran de smartphone, le geste reste standardisé, glissant, abstrait…
Sur une page blanche, je peux raturer en diagonale. Détruire le poème d’un trait.
Dessiner une flèche, laisser de la marge, encercler un mot, ou laisser de grands espaces vides…
Le carnet accueille le chaos de ma pensée, brute, brutalement, par saccades. Sismographe spontané de ma vie intérieure. Sur le téléphone, la tension vient du rythme mais pas de l’aspect physique des mots, de la phrase. Jamais de rature. Lisse. La note aligne et uniformise tout.
Mon carnet emporte avec moi son froissement né de la friction entre un corps, le paysage, les phénomènes.
J’aime voir une mouche coincée entre deux pages, ou une trainée de terre, un bout de feuille coincé. Je peux retrouver la mémoire tactile d’une promenade en montagne. Il n’a pas besoin de batterie ou de réseau, ce qui peut poser vite problème quand on part quelques jours dans la nature. Il faut se munir de batteries externes robustes..etc. Tout cela alourdit, le sac et la tête.
Mais le smartphone a cela de magique qu’il permet de capter le flux en mouvement, d’une seule main, sans s’arrêter au bord du chemin, ce qui est impossible avec un carnet et un stylo lorsqu'on marche d'un bon pas.
ll faut peut être alors un certain arbitrage artistique. Utiliser différents vitesses. Si je veux un pur rythme, ce que j’appelle le marchécrire, je sors mon smartphone. Si je veux m’appesantir, sur un détail, un choc, décrire pour mieux penser par la suite ( car la description est toujours une amorce, et non une fin en soi) je prends mon carnet.
Sur un téléphone, je remarque qu’on accumule facilement des blocs de texte que l'on oublie temporairement, dans une sorte de nuage numérique, coupé de toute matérialité. Mais il est agréable de ne pas avoir à recopier tous les textes à chaque fois sur écran. En même temps, pouvoir recopier le carnet est aussi un moyen de se réapproprier l’espace une nouvelle fois. On n’est plus dans le brouillon infini: le carnet impose une présence physique de ce que l’on a écrit, qui fait qu’on ne peut que le relire, le feuilleter. Le texte est déjà ancré dans un espace circonscrit, et rejoindra plus aisément, mentalement, un autre espace circonscrit qui est celui de la page d’ordinateur.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire