dimanche 30 août 2026

Vivre/écrire


J’ai l’impression, bien souvent, de n’arriver à écrire qu’avec du visuel. Peintures, photographies, vidéos. J’ai écrit beaucoup de mes textes comme cela. Disséminations, Transports…etc

Si j’ai besoin d'une image pour déclencher l'écriture, c'est que je fonctionne probablement par ekphrasis ou par pensée visuelle. Mon cerveau réclame ce support pour libérer les mots. 

L'image joue le rôle d’ancrage émotionnel. L'écriture part souvent d'une sensation abstraite. Pour beaucoup, cette abstraction est vertigineuse (le fameux syndrome de la page blanche). L’image, elle, offre un cadre immédiat. Les couleurs, la lumière ou le regard d'un personnage dans une vidéo fixent une émotion précise. Je n'invente pas à partir de rien, je traduis. 

Je peux en passer par la description, qui est, encore une fois, le prémice de la contemplation. L'image sert de traducteur entre mon inconscient et mon stylo. Je pense avoir également une pensée spatiale plutôt que séquentielle, linéaire. Or, une photographie contient toutes les informations en même temps : le décor, l'ambiance, les détails. C’est un soulagement.

Il en est de même en regardant une peinture: mon cerveau scanne l'espace et pioche ce qui l'intéresse. Cela crée un chemin narratif naturel : je décris ce que je vois, et de cette description naît l'histoire.

Il est certain que chez moi, la vue soit le sens dominant qui active les autres.
En voyant par exemple une photo d'une forêt brumeuse, prise à Java en Indonésie, j’entends le silence ou je sens l'humidité...


Écrire à partir d'un support visuel permet aussi, tout simplement, de sortir de soi immédiatement. On projette ce que l'on ressent sur l'image, ce qui crée une distance protectrice.
Est-ce une limite ?
Je ne pense pas. Il ne faut évidemment pas s’en contenter mais cela peut être un outil.
Je pense à Zola qui prenait des photos et faisait des croquis avant de décrire ses scènes.


L'image n'est que la mèche qui allume une explosion sensorielle complète, rendant l'écriture beaucoup plus organique et vivante...Parfois, cependant, il manque l'ancrage physique du moment. Je sens que le poème écrit avec les photos manque un peu de vie, ou de rythme. La vidéo pour cela est un outil émouvant...Il m'arrive très souvent, en voyage, quand je suis trop bousculé par le rythme du dehors dans lequel je suis pris, de "filmer mes sensations". En recoupant photographies et vidéos, je peux presque devancer le temps, et en finir illusoirement avec cette obcession de passer à côté du présent, d'être toujours en retard sur la vie. Chaque seconde, tout ce qu'il se passe est abyssal. Il y a trop de matière, on est nécessairement pris par le sentiment que tout nous échappe, même quand on en a déjà capté beaucoup. On a choisi, et l'on rejette. Tout cet angle mort restant qui encombre encore. 

Saturation, surplus, volupté de cela ; en chasser l'angoisse, qui est désir d'exhaustivité...




samedi 29 août 2026

Vivre/écrire

Il y a une séparation assez nette entre l’expérience qui produit l’écriture et le travail qui transforme cette expérience en livre. La première : marcher, regarder, sentir, me déplacer, laisser une sensation modifier la pensée, puis écrire depuis cette poussée. La seconde — reprendre, comparer, éliminer les facilités, traquer les répétitions, organiser 100 pages, décider si une phrase est suffisamment exacte — devient vite une activité de contrôle. Je constate que la sur-révision serait particulièrement mauvaise pour moi. À force de rester dans l’atelier, je risque de travailler contre la source même des textes : je ne rencontre plus de matière nouvelle, j’administre la matière ancienne.
Il n’est pas nécessaire d’aimer le travail d’écrivain dans toutes ses dimensions. Ou c'est ce qui se distingue peut-être un peu l'écrivain et le poète. On peut aimer écrire et détester largement fabriquer un livre. On peut même préférer très nettement la vie dont les textes procèdent au métier de révision qui vient ensuite.
l y a quelque chose d'assez révélateur dans le fait de préfèrer la vie : une grande partie de Feu cherche justement à diminuer la distance entre percevoir et exister. Il serait paradoxal que sa finition finisse par m’enfermer durablement à l'écart de ce qu'il essaie de saisir…

vendredi 28 août 2026

Le corps de l’ombre


 

Je bloque la lumière du soleil avec mon corps. Je suis le corps de la lumière arrêtée. Mon ombre est l’épaisseur et la profondeur de mon être — un volume d’air noir qui plane entre ma chair et le sol. Lorsqu’un papillon y passe, il est éclipsé un instant par cette masse d’ombre. Au fil de la journée, l’ombre avance dans mon corps. Vers le soir, elle s’y trouve dissoute, réintégrée.

Sous la pleine lumière écrasante, parmi les feuilles balancées par le vent comme une mer de vert, je me transporte vers l’ombre du sous-bois. Le vent ne déplace pas mon ombre comme il déplace les feuilles ; alors je tente d’y engager un morceau de mon corps, pour en imiter le mouvement. Mon ombre traverse celle des arbres, je les superpose. Je peux décider de l’immobilité ou de la mobilité de mon ombre d’un simple mouvement des yeux. Je remplis la clarté de mon ombre, je me fais clarté en la déplaçant dans la poussière. Elle me suit à chaque instant : derrière moi quand je marche face au soleil, devant moi quand il est dans mon dos.

L’ombre des feuilles vibre dans la lumière ; étalée sur le sol, elle forme un corps toujours plus grand autour de moi. L’ombre de l’autre ne rend pas la mienne plus noire. Mon ombre se projette exactement dans le même temps que mes mouvements. Par la fraîcheur, le soleil et le vent, elle fait vibrer l’espace.

Quand l’espace laisse décanter la pensée, les mots viennent. Et dans chaque apparition de l’ombre se noue une multitude de relations qui font corps — au même instant, plus vite que le regard, en creux de la perception, dans l’ombre de tous nos gestes.

 

jeudi 27 août 2026

La dernière forêt


J’entre dans une forêt sans fin ni bord, et cela me rassure. À mesure que j’avance, l’idée de reculer devient impossible. J’avance toujours, sans savoir où je vais, entre des arbres identiques à l’infini. Il règne une grande paix — un silence où tous les bruits restent possibles : insectes, animaux et feuillages bruissent ensemble.

Je finis par déboucher dans une immense clairière. Au milieu d’elle, un chêne comme je n’en ai jamais vu : ses feuilles sont grandes comme mon corps. Ses racines, puissantes, surgissent de terre en tunnels, en crevasses. Je serpente entre elles pour m’en approcher. Au cœur du tronc, une cavité est creusée, mais je ne parviens pas à en trouver l’entrée. C’est alors qu’un vent violent fait trembler l’arbre tout entier ; je me retrouve pris dans un magma de mouvements chaotiques.

Puis le vent s’apaise. Des feuilles tombent. Je m’enveloppe de l’une d’elles et sens un bienfait immédiat : elle épouse les bords de ma chair. Je suis végétal. Les autres feuilles se balancent vers moi, me caressent et m’enveloppent jusqu’à me faire disparaître aux yeux du monde. Soudain, à travers leur trame, l’ouverture du tronc apparaît. Je lève la tête sans parvenir à voir la cime : l’arbre emplit tout l’espace. Je n’expire plus que de l’air. Alors retentit un craquement très puissant, jamais entendu — pas le bruit du bois qui rompt, mais le craquement d’un os humain.

Je suis entré dans le cœur de l’arbre. Je ne sens plus l’air du dehors, mais une odeur d’humus et de terre très ancienne. En face de moi se dresse un autre arbre, à ma taille exacte, prolongement du premier dont les racines sortent du sol. Besoin de le caresser. Il a la taille et l’odeur d’un être humain ; ou est-ce ma propre odeur que je perçois enfin ? Enveloppé de bois, ce sont les feuilles que j’imprègne de ma chair.

Je m’approche du petit arbre et l’étreins. Si longuement que je manque de tomber, avant de comprendre que c’est lui qui m’étreint et me maintient debout. Nous restons ainsi jusqu’à en oublier le temps. Il me compresse avec une douceur telle que je respire comme jamais ; mon corps bat comme jamais. Je ne sais plus qui je suis entre l’écorce, la feuille et la peau. Mon sang se mêle à la sève. Nous sommes deux inconnus du monde, se reconnaissant comme parties d’une même matière vivante. Je me vide de mon sang pour m’emplir d’un fluide visqueux, bouillonnant. Je l’embrasse sur ses racines qui sont mes jambes, sur ses branches qui sont mes bras. Par ses veines, je monte jusqu’à la cime et découvre le paysage : la forêt est à perte de vue, prometteuse d’infinies renaissances.

Des larmes coulent sur mon visage, sur les bras de l’arbre, sur ses racines. Plus je pleure, plus je me rapproche de lui.

Je reprends mon chemin, mais ce que j’ai vu d’en haut n’était qu’une illusion. À mesure que j’avance après la clairière, les arbres disparaissent. Je me rapproche et ne trouve que des trous à la place des troncs. À l’horizon ne restent que des fantômes d’arbres immémoriaux. Les fosses d’arbres déracinés se multiplient à l’infini. Je cours pour tenter d’en toucher un dernier, mais il n’y a plus rien. Je cours dans le vide, dans le noir, sans même espérer revoir la grande clairière. Je cours désormais dans un gigantesque trou noir : ce ne sont plus seulement des arbres qui se volatilisent sous mes yeux, ce sont des pans entiers de sous-bois, puis la forêt entière. La dernière forêt n’était que le souvenir de toutes les forêts mortes.

mardi 25 août 2026

Dans la terre


Je m’enterre dans la terre, je mets toute mon énergie à m’enterrer le plus profondément possible, en gardant simplement un petit trou au niveau de la bouche pour laisser passer l’air ; je ne veux pas mourir, je veux juste sentir que le monde m’enveloppe, totalement, sentir que je suis porté par la terre, que je m’allonge dans la terre, que je creuse moi-même le trou dans lequel je pourrai enfin être totalement compris par la terre — elle qui, chaudement, m’aura pris dans ses bras, aura réchauffé toutes mes cellules, mis mon corps à sa température et intégré ses vibrations.

Dans une immobilité mouvante, je l’embrasserai sur la bouche, toutes ses bouches, la terre, à en avaler du sable, et je bougerai les membres à l’intérieur de la terre pour ressentir ce que c’est que d’être la terre ; même si elle ne me manifeste nul égard : elle m’intègre simplement à l’ensemble du vivant, sans distinction, sans hiérarchie… Et j’entends les insectes creuser leur trou, gratter leur espace eux aussi, pour se sentir enveloppés par la matière, emplis de nutriments.

Je sens l’odeur toujours neuve de la terre — une odeur qui donne envie de la manger, tellement elle invite à s’y rouler tout entier. À s’envelopper entièrement de terre, à s’enfouir de terre, à retourner à ce qui me constitue, à ce qui a créé le corps que je suis, à ce qui m’engloutira pour laisser la place à d’autres êtres vivants, à ce qui me mangera lentement pour extraire la matière d’un corps mort qui les nourrira.

lundi 24 août 2026

Entre la pierre et le ciel



Je marche sur chaque pierre et je marche sous chaque arbre, et c’est un ciel dans l’arbre, et c’est une pierre dans le ciel quand je le regarde ; en marchant, c’est un ciel qui a la consistance de la pierre, sa matité, pas après pas. Je comble le ciel avec mes pieds, je marche entre deux éléments, la terre et le ciel, je marche dans l’air pierreux et azuré, et je continue, je continue à marcher entre les deux eaux de l’air, dans un entre-deux buccal. Ma bouche a le goût de la pierre que je mange, dont je me délecte : léchant, mordant, salivant la pierre, retournant la pierre dans mon liquide ; j’ai avalé ma salive de pierre, je déglutis. Et la musique que j’entends a l’aspect vibrant de la pierre, je retrouve la pierre dans la musique, et dans la langue, autour de ma langue, je la retrouve…

 

dimanche 23 août 2026

A l'intérieur

 

Mon corps est veiné des ramifications boisées qui m’entourent. Les murs peints sont irréguliers au toucher : ma main cherche ce qui fut un arbre, elle en touche la mémoire et le présent. En touchant, je deviens le grain ondulant du bois ; la pulpe plissée de mes doigts est aussi veinée que le mur. Dans les fissures du plafond, qui s’élargissent de jour en jour, mes yeux lisent la respiration d’une matière végétale liée à la mienne. Ces lignes font écho aux veines saillantes de ma peau.

Mes pieds suivent le dessin sinueux du parquet de peuplier. Les portes donnent à ma main la texture d’une plante lisse, et le carrelage m’offre la froideur du marbre. L’armoire en sapin me fixe de ses nœuds ovales aux teintes ambrées.

Le grand pin devant la fenêtre est aussi dans les murs, aussi dans le plan de travail de la cuisine. En touchant ce bois, je touche la matière même de l’arbre extérieur — un peu moins rugueux, mais tout aussi proche dès que le regard désire.

Le panier en osier est tressé comme des poils qui se hérissent. Devant lui, mes propres poils se soulèvent : j’ai la chair de saule. Je devine les mains qui ont travaillé le bois. Dans le silence, les pierres des murs répondent aux roches du dehors. Puis je reviens dans la forêt apprivoisée des objets, parmi les mouvements végétaux du dedans — sève dans le sang.

La lumière venant de la fenêtre traverse le plancher, baigne le bois intérieur et fait communiquer le dedans et le dehors. Elle caresse le lambris, réchauffe la pièce. La chaleur de mon cœur distribue cette même lumière à tous mes organes par le flux du sang.

samedi 22 août 2026

Retour à la pierre

 

 

Je est cela. Mes yeux se fondent dans le paysage : j’ai regardé au point de faire vaciller la pierre. La pierre n’est plus inanimée. Elle ondule dans mon regard, elle se segmente, elle ne se décide pas, elle hésite, la pierre, elle se demande si elle va bientôt devenir vague ou ciel, la pierre. Elle ne sait pas ce qu’elle fait, la pierre, sous mon regard, si elle va retourner à son état inanimé de pierre, ou si elle va se déployer dans de nouvelles teintes, inédites, si elle va éclaircir ses textures, si elle va noircir sous le coup d’une ombre portée. Et si le regard en décidait ? La pierre ne s’en laisse pas doubler, elle revient à son état de pierre sitôt qu’on ne lui prête plus attention. Avec elle, la pierre, je m’anime et je l’anime ; je fais bouger les lignes de la pierre à la même vitesse que ma langue, et tout me parle, tout à l’intérieur de la pierre me parle.

vendredi 21 août 2026

Le corps-caillou

 

 Mon corps cherche à être aussi pointu qu’un caillou. Je m’assois dans les cailloux, j’ai mal, je me sens aussi dur et inerte, intransigeant qu’un caillou. Je me sens aussi fuyant et labile qu’un caillou circulant dans mes mains. Je cherche dans le caillou une manière de toucher l’eau du lac. Je lance le caillou dans l’eau à l’horizontale, pour voir jusqu’où il peut aller en touchant l’eau sans s’y engloutir — je le regarde, je le suis des yeux très vite jusqu’à me ramasser dans ce caillou. Et j’imite ce caillou quand je vais dans le lac. Je donne à mon corps un poids énorme de caillou pour supporter le poids de l’eau. À force de me transporter dans le caillou, de vivre comme le caillou, je finis par vouloir être immobile dans l’eau, à imiter le poids imperturbable du caillou dans l’eau. Pourtant le caillou subit l’érosion et je subis l’érosion aussi : je suis précaire, voué à la disparition, mais ma perte de matière rejoint la mer, et ma mort laisse la place à l’autre être vivant — loi terrible de la matière, implacable et sans jugement.

Je suis allongé dans les cailloux. Chaque partie de mon corps est massée par la pierre. Tapis de pierre. Je regarde le soleil en haut, et le pin qui se déploie dans le ciel. Je suis absorbé par les cailloux, je ruisselle de cailloux, je suis enveloppé par les cailloux. Les cailloux me donnent de la force, de l’énergie ; je sens leurs vibrations à mesure que je m’entoure complètement de cailloux. Corps caillou. Les cailloux me viennent sans que je les provoque. Je suis déplacé par les cailloux. Je pense aux sensations des cailloux et je m’enfonce dans les cailloux. C’est une rivière de cailloux dans laquelle je suis immergé. Je suis enterré par les cailloux. Je sens leur chaleur et leur texture, et je suis maintenant la grâce ruisselante et compacte des cailloux. Les cailloux me donnent les sensations d’un corps de cailloux. Un corps-caillou. Les cailloux inondent mon corps, je ne sais plus où est ma peau, où est le caillou, je nage, je nage dans les cailloux, mon corps ne cesse de vouloir caillou, ma pensée devient la fluidité crissante des cailloux. Les cailloux sont le miroir brisé de tout mon corps, un corps en morceaux que le tas de cailloux recompose à l’infini. Je suis nu dans le caillou, tout mon corps descend dans le caillou. Je regarde le caillou et mon œil devient chaud et voluptueux comme un caillou doré par le soleil. Il y a toute la lumière du soleil dans le caillou. Le caillou reflète tous les autres cailloux. Le caillou dans la main, j’appréhende les bords du minéral, je vois ce qui ne sépare plus ma peau d’un caillou — entre ma peau et la peau du caillou. Ma tête ne fait aucun effort pour sentir comme un caillou. J’ai ma main dans le caillou, et le caillou m’apprend la forme de ma main.

jeudi 20 août 2026

Avec la pierre

 De la fenêtre de la cabane, je regarde un gros rocher posé dans l’herbe de la clairière. Face au mouvement du monde, ce rocher m’apparaît comme une présence rassurante, d’une stabilité infinie. Je m’y ancre, le regarde avec une intensité propre à dissoudre la pensée dans la matité sourde de sa surface. Je ne connais pas son nom, et je préfère : inconnue, mais familière par sa seule matière. La pierre garde son mystère et son autonomie.

Plus tard, je la retrouve à la même place, tenant sa forme face aux plantes, au sol, au ciel. Son ombre, simplement, s’est déplacée. Puis le ciel s’emplit de nuages : l’ombre de la pierre rejoint l’ombre de toutes les ombres, fondue dans le paysage que la lumière harmonise et absorbe.

J’essaie d’être aussi immobile et stable qu’elle entre deux regards. Cela m’épuise. Je la fixe à nouveau. Le vent souffle fort, les enfants jouent tout près, le sol se soulève de poussière ; mais la pierre demeure. Je reste fasciné devant la cohérence de ce bloc qui, contre le chaos alentour, garde sa forme, sauvagement muet au milieu de la bigarrure.

La pierre n’est pas inanimée : nous échangeons un silence. Je reste dans une relation mystérieuse avec elle parce que je ne la vois jamais en totalité. Ma perspective est celle d’un homme qui regarde le minéral, ignorant ce qu’en perçoivent le vent ou les animaux. L’intérieur me reste caché, comme le dessous. À moins de la retourner ? À moins de la fendre ? Mais qu’y a-t-il derrière le dessous ? Qu’y a-t-il derrière l’intérieur ?

mercredi 19 août 2026

Pieds nus

 

 

J’ai continué mon chemin durant quelques jours et ai fini par m’installer dans une petite cabane en forêt. Je vis pieds nus ici depuis maintenant des semaines. Et je sens la terre se presser contre mes plantes plus que mes pieds ne la touchent. L’herbe se tord sous mon pas ; elle m’accueille comme elle peut. Les plantes du sous-bois me piquent, mes chairs sont confrontées à des élancements pointus. Je suis dirigé par le sol, je suis ses indications ; il m’enjoint de ralentir lorsqu’il se fait trop dur, trop violent pour ma voûte plantaire. Je caresse très vite de nombreux êtres à la fois — pierres, herbes, insectes —, je peux les toucher par le bas, sentir tout mon corps soutenu par des vies désormais familières, incorporées à ma peau.

Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser, à chaque foulée, des milliards de vies microscopiques, que je vois grouiller… Mes yeux acharnés touchent les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.

Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Mes pieds retrouvent une mémoire du corps dans la terre. Ils savent où se poser, comment avancer parmi les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.

 

mardi 18 août 2026

Le feu avec toi


La fumée est un excrément du feu. La fumée ne gagne pas, la flamme brûle d’un éclat gardant en elle la possibilité du désir. J’alimente le feu par désir de fusion réciproque, pour faire don de la chaleur de mon foyer à un être élu. J’avais longtemps exploré la lumière sur les choses, la manière éclatante dont elle avait de souligner leurs bords, de faire jouer les surfaces ; désormais je préfére la chaleur ; seule celle-ci peut aller à l’intérieur des êtres, s’insinuer entre les organes, pénétrer dans le cœur de chacun ; suivre la manière dont le feu enveloppe un corps puis s’enfonce plus avant dans sa chair. Le feu s’aide de l’air pour accéder à une plus grande profondeur de la matière ; ouvrant les fenêtres, j’utilise les forces du vent pour attiser le feu, et le renvoyer à l’hôte que j’accueille. Mourir dans le feu, avec tout le monde. Tout l’univers s’anéantit avec la pensée de ma mort dans les flammes.

Aujourd’hui, je rencontre un homme sans domicile fixe dans la rue, et lui propose de partager un moment avec moi devant le feu. Son visage boursouflé par l’alcool semble s’apaiser à la vision du feu, et son corps, qui a tant affronté le froid terrible de cet hiver, aussi radical que la chaleur de l’été, respire maintenant le bonheur de se laisser pénétrer par la chaleur traversant tous ses os, ses peaux et ses organes. Je coupe aussi mes longs cheveux au ciseau de cuisine pour les lui donner par poignées noires, qu’il ait encore plus chaud malgré les températures de cet automne, de plus en plus invivable. Je fais pousser mes cheveux pour en donner aux vieillards chauves de ma rue, qui errent comme des âmes en peine. Et un peu de moi vit en l'autre.

 

Avec une femme, que je connais depuis longtemps, je suis devant le feu. Je mets ma main dans le feu, avec elle. Elle m’a appris depuis longtemps que les mains peuvent ne pas brûler dans le feu. Je l’ai vu, il y a longtemps, porter sa main à une bougie, rester longtemps sous le feu de cette bougie, sans avoir mal. Son visage était calme. Elle ne regardait plus la bougie. Elle me regardait. Elle souriait. Elle m’embrassait la main, au dessus de la bougie. Elle me disait que c’était moi qui la brûlais de l’intérieur. Quand je l’embrassais, elle me disait que sa bouche brûlait, et que cette brûlure s’étendait à sa peau, à ses organes, que tout son être se consumait. Dans son œil je voyais la flamme de la bougie, dans son œil tout s’éclairait, et son œil s’ouvrait au même rythme que sa bouche, son œil souriait avec la même lenteur adorable que sa bouche. Maintenant, je la regarde encore. Elle regarde le feu. Elle me regarde, car elle sent le poids de mes yeux, je pèse de mes yeux sur son visage, sur son corps. Nous nous regardons, longuement, le visage plein et calme. Nous regardons le feu. Elle se lève, me prend la main, et m’emmène devant le feu. Elle met ma main dans le feu. Elle brûle terriblement ; j’esquisse un geste de retrait, mais elle insiste, en prenant ma main dans sa main, en entourant ma main de sa main et en la serrant fort. Je sens que ma main ne brûle plus, je sens même un froid agréable emplir ma main. Nous restons comme cela longuement, les deux mains suspendues au dessus du feu. Deux pierres de peau suspendues au dessus du feu. Nous regardons nos mains, et nous nous regardons. Puis elle libère ma main, met sa paume contre ma paume, et plonge les deux mains dans le feu. C’est ma main qui est sous la sienne. Et je n’éprouve aucune douleur. Je sens la puissance de sa main, la puissance de ses muscles dans la main. Je sens qu’elle m’aime, la main, et que les yeux qui regardent ma main m’aiment. Alors je n’ai plus peur, et je n’éprouve aucune douleur. Je sens les flammes sur ma main, entourer ma main, mais je sens d’abord l’énergie de la main qui enveloppe. Et j'ai surpris le feu en elle, en nous.

Maintenant j'entends ta main qui me parle dans ton sommeil. Je vois le rêve dans lequel nous sommes tous les deux, nos corps très loin. Je me pose comme un oiseau sur une branche dans ta main. Tu la refermes, je suis encore là. Tu l'ouvres, je peux t'ouvrir. Je parle avec toi toute la nuit derrière l'espace. Je vois tes mots et à chaque fois, un nouveau visage, un nouvel espace, une nouvelle nuit.

lundi 17 août 2026

Le feu intérieur

 


 

Je fais du feu dans la maison. Le feu, esprit ardent et bouillonnant. Entretenir le feu chez soi, entretenir son souffle vital. Enfermer le feu, pour mieux le garder, le garder aussi concentré que possible. Je n’ouvre jamais les fenêtres de risque d’éteindre le feu. La maison se nourrit du feu et le feu se nourrit de la maison. Et à mesure que le feu reste immuablement ardent, l’ardeur de la concentration au travail augmente. J’ajoute des brindilles au feu comme j’ajoute de nouvelles pensées à son développement. Le feu : la méditation même. J’apprends la richesse insoupçonnée de la voix des bûches qui flambent, la poésie des formes que créent les flammes avec la pensée aux prises avec des sensations inconnues, avec un dérèglement de tous ses repères. J’apprends que l’esprit est dans le monde autant qu’en nous, qui sommes le monde autant que les pierres, les animaux ou les végétaux.

Par le feu, dont j’attise les braises ou éteins les trop grandes flammes, j’active ou ralentis le monde. J’ai dans ma maison le mouvement permanent du monde. Le feu appelle le vertige, et l’anéantissement. Je pourrais, à un moment d’extrême sérénité, m’envelopper dans les bras du feu comme un amant. Je rêve ma propre mort devant la flamme dans un apaisement et une volonté de puissances conjuguées.

Difficile à allumer, à éteindre, le feu est un être vivant à entretenir sans cesse, pour éviter qu’il ne devienne insatiable, dévorant, qu’il ne s’éteigne et éteigne avec lui toute chance de se chauffer, d’abandonner l’obscurité pour la lumière. Je suis hypnotisé par le feu. Des fleurs poussent dans l’âtre. Des fleurs brûlantes, des fleurs rouges comme des rubis. Des fleurs bleues, qui sont toujours rouges…Le feu germine. Le feu est l’image même du feu intérieur de la terre. Je veux descendre plus avant dans les entrailles de la terre pour ressentir encore davantage la concentration de la chaleur. Seul regret : je ne peux voir le feu se prolonger dans le ciel, et animer sa couleur fixe de torsades rouges, d’une fumée noire.

Je suis devant le feu. Ma pensée s’oublie : impossible de trouver un motif au mouvement permanent. Les flammes donnent le désir de changer, de brusquer le temps, de porter immédiatement la vie à son terme et à son renouvellement. Les flammes sont entourées de noir, de vide, mais elles tiennent. Je passe ma main dans le feu, qui ne me brûle pas. La retirant, j’en ressens encore la violente chaleur, revigorante, le long de mes doigts secs. Traversant le feu, je lui emprunte sa force, sa puissance, son éclat. J’use le feu, reste jusqu’à la mort de toute flamme, après que le soleil a plongé dans l’horizon de la ville, prolongé ses variations jusqu’à devenir noir ; je passe mes mains dans les cendres, recouvre le visage de l’autre ; et à force de fixer son crépitement et son rougeoiement, entièrement rouge, j’entre dans sa couleur, en bruit d’os. Ma chair prend la consistance de la fumée qui s’élève en volutes galbées: plasticité à laquelle mêler la bouche. Mordre la fumée, le froid du feu. Je m’abîme dans le feu, cherchant sa texture, à en extraire la garance. J’aimerais me brûler dans le feu, que le feu me donne la volonté de continuer à brûler, de supporter de devoir durer. J’aimerais, à l’égal du feu, persister, mourir, revivre…et face au feu me confond, progressivement, dans l’usure, dans le temps dégradé. Doucement, lentement, de nuit en nuit une autre nuit au plafond: voûte céleste de suie.

dimanche 16 août 2026

Le feu extérieur


 

Je suis devant le feu. Ma pensée s’oublie. Impossible de trouver un motif à ce mouvement permanent. Les flammes donnent le désir de changer, de brusquer le temps, de porter la vie à son terme pour la forcer à renaître — entourées de noir, entourées de vide, mais elles tiennent. Je passe ma main dans le feu. Il ne me brûle pas. Je la retire et je sens la chaleur violente le long de mes doigts secs. Je traverse le feu. Je lui prends sa force, sa puissance, son éclat. J’use le feu. Je reste debout jusqu’à la mort de toute flamme.

Le soleil s’est enfoncé dans la ville. Il est devenu noir. Une éclipse.

Je passe mes mains dans les cendres. Je recouvre le visage de l’autre. À force de fixer le crépitement et le rougeoiement — entièrement rouge —, j’entre dans sa couleur par un bruit d’os, ma chair prenant la consistance de la fumée qui monte en volutes lourdes jusqu'à ce que la bouche vienne s'y mêler pour mordre la fumée, mordre le froid du feu, s'abîmer dans la matière pour en extraire la garance et brûler, brûler encore, supporter de durer — persister, mourir, revivre —, se confondre face à l'âtre dans l’usure du temps dégradé où de nuit en nuit une autre nuit s'accroche au plafond comme une voûte céleste de suie.

J’attise les braises. J’éteins l’excès. J’active ou je ralentis le monde. J’ai dans la maison le mouvement permanent de la terre.

Le feu appelle le vertige. Le feu appelle l’anéantissement. Je rêve ma propre mort devant la flamme dans une volonté de puissance. Le feu est un corps vivant. Il faut le nourrir sans arrêt. De peur qu’il ne devienne dévorant. De peur qu’il ne s’éteigne.

Des fleurs poussent dans l’âtre. Des fleurs brûlantes. Des fleurs rouges comme des rubis. Des fleurs bleues qui sont toujours rouges. Le feu germine et s'enfonce dans les entrailles du sol pour faire monter la chaleur concentrée de la terre jusqu'au ciel, tordant la couleur fixe de l'air sous des hélices de sang et de fumée noire.

 

samedi 15 août 2026

Mémoire de la main

 

Je regarde ma main : je la vois pour la première fois. Je sens le poids des siècles dans la courbure de mes doigts, je vois la main des ancêtres et des paysans qui labouraient la terre — une main lourde, épaisse, striée, faite pour penser avec son geste, avec les dizaines de mains de ceux qui m’ont précédé et qui m’habitent. Main, point de passage d’une lignée. Dans ce geste machinal, le mouvement appartient à un autre ; ce corps n’est qu’un vêtement d’emprunt hanté par une présence qui traverse mes muscles. Je suis un paysage où les morts continuent de marcher.

vendredi 14 août 2026

Rêverie

Tout est dans la tête et le dehors prend sa teinte. Tout existe. Je me déplace partout avec la ligne de mots qui prolonge une rêverie persistante. L’illusion est mon lieu.

Au réveil, je continue de vivre dans le songe de la nuit. J’abdique l’idée de voir tous les paysages de la planète.

Seul au milieu du monde, tous les bruits sont en puissance, tous les corps circulent en moi, gravitent, se déposent dans la pensée, s’y incrustent, s’y sédimentent, tandis que je respire avec tous les poumons : j’inspire — et je suis tous les hommes, tous les animaux qui inspirent au même moment —, j’expire — et dans l’air qui sort de la bouche, je deviens le souffle expiré par toutes les bouches de la terre.

Je ferme les yeux. Je parcours la ville, la montagne, la mer, la forêt. J’étends ma présence au cosmos : je suis auprès de chaque être, en face.

Au présent. Enfant. Je ne sais plus que j’existe : j'existe. Comme un animal, une pierre, un rocher. Tranquille.

Œil, main, oreille, choc de la présence.

jeudi 13 août 2026

L’œil, la main, la bouche

 


Je regarde en écrivant à travers une chambre noire, une chambre d’écho où les sons ne sont pas des noms mais des sédiments. La bouche est un trou d’ombre. Je parle de l’oubli d’où vient la bouche — la grande bouche totale et définitive qui donne voix à la naissance et nous avale à la fin du corps.

Je déplace l’air et tous les êtres apparaissent devant moi, et je regarde une main toucher sa bouche qui regarde l’autre en regardant sa propre bouche avec la main, la main devenue un organe de la vue déployant tous les attributs du corps dans ses flexions et ses extensions, tandis que des mains se promènent dans l’air et dansent sur place. Je prends les mains. Je les touche toutes. L’espace se résorbe : une présence passe de main en main, de visage en visage, de bouche en bouche. Le souffle tisse des liens invisibles.

mercredi 12 août 2026

L'oeil de la ville

Maintenant l’œil suit les méandres de la ville — il bouge dans toutes les rues, cherche ce qui viendra sur la bouche, immobile longe les devantures, lorgne les intérieurs, s’insinue dans chacune des anfractuosités de la pierre —, et les fenêtres d’un immeuble la nuit laissent entrevoir les intimités quotidiennes où se trament des manières de vivre inconnues, des rituels, des habitudes étranges. En face de chez moi, un homme inconnu vit derrière la fenêtre. Puis les lumières s’éteignent les unes après les autres. L’immeuble n’est plus qu’un immense pan de noir. Dans le noir, dans l’espace du noir, tout s’invente.

La nuit fait un silence dans la voix.

La nuit fait d’une voix un silence.

La voix fait du silence une nuit.

Maintenant.

Un long cri d’homme déchire la nuit — rumeur profonde de la souffrance humaine, lenteur lancinante des guerres et des extinctions —, ou bien un être qui s’essaie aux variations infinies de sa voix dans la ville déjà assourdissante, et dans le cri, la mort n’a plus de visage. Un peu plus tard, un cri de femme déchire la nuit. Agression. Viol. Violence. Peur et effroi suspendus dans l’air, avant que tout ne retombe dans le silence trouble où les moteurs font la basse sourde de la terre.

mardi 11 août 2026

Notre main


Avec ma main je touche ma main. La main peut faire de la musique avec l'autre main. En frottant elle peut ralentir, ou accélérer, créer un bruit doux et rêche à la fois ; elle tâte, elle appuie sur les os et elle s'aventure dans les replis et les creux de sa propre main. La main a un oeil, elle voit l'autre main et elle désire caresser l'autre main, et cela aurait pu être n'importe quelle main, une autre main, toutes les mains de tout le monde à la fois, elle continue à caresser, la main ; et plus elle caresse vite, plus le bruit se fait lourd et puissant ; il entre dans la tête comme une musique entêtante ; et plus la main frotte, plus l'autre main a chaud, plus le corps a chaud, plus le corps crée sa propre chaleur avec des gestes, des bruits – et tout le corps se réchauffe de lui même. Je se loge au milieu des fragments d’une autre main. D’une autre pensée, qui a découpé des formes, les a mis en regard, s’est donné à un visage. A une main maintenant, qui, nourrie de couleurs toujours profondes et puissantes, vibrantes, laisse pénétrer le hasard des mots dans les aléas de la vision, laisse pénétrer des membres entiers comme le prolongement de nos corps ajointés - doigts, bras, os, peaux- ta main dans la mienne, notre main, qui se rejoint.

lundi 10 août 2026

Vers l'arbre/ Un corps de fleur

 

Vers l’arbre

 

Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feuilles à ton faîte. J’enfonce mes pieds dans la terre pour ressentir l’humidité que boivent tes racines. Sur ma peau, j’éprouve la rudesse de ton écorce — un ensemble de chairs tachetées, scarifiées, tatouées. Debout, je m’étire vers le ciel : ma tête devient frondaison, mes bras s’allongent en branches, mes mains s’ouvrent en bourgeons. Je cherche ton mouvement immobile, le temps long de tes écorces.

 

Un corps de fleur

 

L’œil capte des énergies dans la saturation des signes, balbutie ses couleurs dans des formes vives, gracieuses, ailées. Libellules, insectes-fleurs, papillons. Comme eux, je passe inaperçu en imitant la teinte et le contour des organes floraux.

 

dimanche 9 août 2026

Avec la vache


Je m’en vais, je pars, je prends le premier bus. Le véhicule m’abandonne en fin de journée au milieu d’une grande plaine boisée dans laquelle je marche longtemps, très longtemps, sans savoir où je vais ni ce que je cherche. Au loin, d’immenses colonnes de fumée signalent des constructions humaines : la partie émergée d’un monstre de métal et de béton dont les ombres s’étirent jusqu’à l’horizon. À quelques kilomètres, j’entends des hurlements d’animaux. Soudain, une silhouette surgit et avance à toute allure dans ma direction.

Maintenant, je cours vers l’animal. Le sol est un chaos de pierres calcaires pointues qui m’esquintent les pieds, mais je continue. L’animal fonce sur moi : c’est une vache. Énorme, massive, capable de tout emporter sur son passage. Pourtant, je n’éprouve aucune peur. Elle choisit de venir à moi à travers l’hostilité du paysage où le ciel noir se cogne contre la roche. Je suis profondément ému par cet être seul dans l’inanimé de la plaine. À quelques centaines de mètres, je me mets à siffler doucement pour lui faire comprendre que je suis là. De loin, je lui parle déjà. Je la vois qui ralentit, étonnée, puis se met à trotter vers moi. Elle pousse un mugissement qui sonne comme un appel à l’aide — un beuglement puissant et fragile, prolongé de soubresauts. La tête redressée pour porter au loin, elle me prévient d’un danger. J’essaie d’imiter son cri. J’écoute si ardemment que sa voix résonne en moi ; j’ouvre la bouche et, tandis qu’elle n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres, je lui adresse un meuglement à la fois doux et puissant.

La vache s’arrête presque en entendant mon appel. Je m’approche très doucement en lui adressant plusieurs beuglements plus courts. Je découvre son visage : elle a les yeux injectés de sang et de terreur, le museau rétracté, la peau tendue, et sa respiration est rapide, saccadée. Tout son corps essoufflé par la course dévoile une impressionnante musculature. Elle dégage une puissance et une vitalité incroyables. J’aurais aimé être cette vache à cet instant, ayant tout déployé pour survivre.

Immobile ou presque à quelques mètres de moi, elle me dévisage d’un air surpris et réitère son cri pour tester ma réaction. Je lui réponds sur la même tonalité, avec une légère inflexion rassurante. Ses yeux, furieux et agités, s’apaisent soudainement. Elle me regarde et bascule la tête d’avant en arrière pour me désigner le bâtiment grisâtre au loin. Je pousse un autre beuglement, plus doux encore. Lentement, je m’approche. C’est elle qui ne bouge plus, observant chacun de mes gestes. À chaque fois que je décèle dans ses yeux la moindre crainte, je m’arrête et pousse un chant long et répété, comme une musique harmonieuse que nous seuls pouvons comprendre. Arrivé à la hauteur de son corps immense, il me suffit de tendre le bras pour la toucher. De lourdes gouttes tombent de son visage au même instant que les miennes. Les mains mouillées de mes propres larmes, je caresse doucement son bas-flanc. Elle a un rapide soubresaut, puis tout son corps se détend. Sous ma paume, je ressens la densité de l’animal : ses fluides, la chaleur de son sang, l’énergie de ses organes.

Sensible à mes caresses, la vache se rapproche, venant appuyer sa grande tête contre mon épaule avec une délicatesse infinie pour ne pas me blesser. Nous nous regardons visage contre visage ; je lis dans ses yeux une confiance absolue. Ces gestes partagés ont une puissance de réparation. Nous dressons désormais notre présence en un équilibre partagé : nous composons un corps hybride où elle prend la puissance de ma pensée et je prends l’immensité de sa chair.

Je colle mon corps contre son cuir. Délivrée de toute peur, elle sait que je vais la sortir de là. Je m’emploie à lui trouver un abri discret dans la forêt voisine avant d’attendre le crépuscule pour retourner vers le complexe métallisé. Par le trou d’une porte grillagée, mon regard plonge dans l’ombre immémoriale. Un cochon est là, encagé, déjà abandonné à la mort. Il me regarde. Dans son œil réside tout le vivant qui agonise face à l’extinction — un soupçon de cage, de crieurs et de violence inutile. On y lit une innocence et une tristesse sans fond. La courbe douce de son dos et sa queue délicatement bouclée sont des grâces dans la nuit : une existence entière, avec son poids de vide dans les côtes, qui dédaigne la violence avec laquelle ses membres seront bientôt dispersés dans la clarté froide des barquettes en plastique.

 

samedi 8 août 2026

Pieds nus

J’ai continué mon chemin durant quelques jours et ai fini par m’installer dans une petite cabane en forêt. Je vis pieds nus ici depuis maintenant des semaines. Et je sens la terre se presser contre mes plantes plus que mes pieds ne la touchent. L’herbe se tord sous mon pas ; elle m’accueille comme elle peut. Les plantes du sous-bois me piquent, mes chairs sont confrontées à des élancements pointus. Je suis dirigé par le sol, je suis ses indications ; il m’enjoint de ralentir lorsqu’il se fait trop dur, trop violent pour ma voûte plantaire. Je caresse très vite de nombreux êtres à la fois — pierres, herbes, insectes —, je peux les toucher par le bas, sentir tout mon corps soutenu par des vies désormais familières, incorporées à ma peau.

Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser des milliards de vies microscopiques à chaque foulée, que je vois grouiller… Je peux tout toucher de mon corps par mes yeux acharnés, je peux toucher les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.

Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Par mes pieds, je retrouve une mémoire millénaire du corps éprouvant la terre. Ils savent spontanément quelle position, quelle allure adopter pour respecter les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.

vendredi 7 août 2026

Ahanner



L’imagination vivante entoure tous mes actes. Je peux m’affranchir de leurs bords, de leurs limites, de leurs enveloppes matérielles. À force de regarder une chose, j’ai le pouvoir de la transformer. La matière se distord, je vois flou ; les éléments du paysage s’échangent, se densifient, s’éclairent autrement dans ma pensée. Je ressens le monde à mesure que je lui donne un rythme par l’esprit. Je peux devenir un âne à la seule force de ma bouche. Je peux devenir un âne à la seule force de mon regard. Je peux devenir un âne à la seule force de ma tête. Je répète son nom sans discontinuer — âne, âne, âne, âne, âne, âne — et j’ahanne. J’allonge les syllabes, j’allonge les consonnes : Aaaaaaaaaan, Aaaaaaaaaan, Annnnnnnnnne, Annnnnnnne, Âneeeeeeeeeeee, Âneeeeeeeeeee, Âneeeeeeeee, me rapprochant alors presque du Aum indien, et j’ahanne… en pensant très fort à son corps au lieu du mien, en fixant mon attention sur le rythme de sa bouche mâchant du foin. Je suis le foin mâché ; à chaque mouvement de l’âne, je suis dans sa bouche, et sa bouche est dans ma tête.

Vivre/écrire

Découvert l’existence de l'océan cosmique. Un gigantesque nuage de vapeur d'eau flottant dans l'espace profond. Des proportions ...