vendredi 31 juillet 2026

Ascension


Je marche maintenant sur un chaos de pierres grises, un ressac figé de moraines et de glaces qui glissent sous l’effort, sédiments d’un monde érodé. L’immensité blanche me dépouille, dans la morsure du froid et la pureté des lignes. L’esprit se laisse traverser par la lumière, l’éclat brut du jour. Je bois l’air à longs traits ; le souffle est rare et saccadé. Plus je continue à monter des pentes abruptes, et à regarder de l’avant, dans le soleil qui darde et m’éblouit, plus ce bleu vertical, coupant, pesant sur le blanc, m’apparaît comme une brûlure, une évidence d'azur épaissi si pure qu'elle confine au noir. Toutes les montagnes que je vois: états d'être, aspirations pétrifiées. Un nuage s'effiloche au sommet, une pensée trop légère pour le silence ; un craquement lointain, une cascade de pierres rappellent la vie qui gronde sous la glace. De moi il ne reste que ce pas, et le suivant, négociant entre mon souffle court et cette roche si exigeante dans cette certitude intime : nous ne faisons que passer, mais la montagne, elle, se souvient de l'éternité.

La montée ne cesse d’être plus exigeante, plus aride. Le paysage a perdu ses dernières nuances pour se figer dans un tête-à-tête brutal entre le schiste sombre et l'éclat de la neige. Le sentier est un alignement précaire de pierres au milieu d'un désert de débris minéraux qui s'élève à perte de vue. L’air s’est encore raréfié, chaque inspiration devient une manière d’incorporer ce vide immense. Autour, les parois de roche noire, orgues, se dressent comme des murailles ; elles coupent le vent et ferment l'horizon derrière moi pour ne laisser d'autre issue que la pente. La roche se referme comme une mâchoire de fer noir. Le froid sec m’enveloppe, fige la sueur sur la peau, travaille. Parfois, une fracture nette révèle la vérité du sol : une épaisseur de cristal bleu et dur, une chair gelée qui soutient la masse des éboulis.

La lumière frappe le flanc des aiguilles avec une violence sèche, détachant les reliefs dans une netteté presque irréelle. Le pas est lent, lourd de la masse minérale tout autour, de chaque fragment de roche ; une vibration lourde, sourde, comme si les montagnes se parlaient à travers. Chaque pas provoque un léger glissement, un murmure de petits cailloux qui roulent vers le fond de la combe, rappelant la fragilité de mon ancrage, mais le regard, sans repère horizontal, reste aimanté par le col invisible qui m’attend là-haut. Bientôt ce seront des pointes acérées, des arêtes vives qui découpent le ciel comme des lames. Le schiste noir s’effrite sous les doigts si l'on cherche un appui, matière morte qui se détache en morceaux plats. La terre s'étire en longues vagues de toundra rase, un tissu végétal jauni par le gel qui tente encore d’habiller l’ossature de la roche. Des lignes de murets s’avancent sur ces pentes obliques, squelettes d’enclos abandonnés qui ne gardent plus que le passage du vent. L’herbe abdique lentement face au minéral brut. Chaque pas m’arrache un peu plus à la pesanteur des vallées habitées. Le chemin se redresse encore, abandonnant toute courbe pour mordre directement la roche friable. La terre ici est à vif, délavée par les fontes et griffée par les éboulis. Sous la semelle, le schiste se détache en petites dalles plates qui glissent avec un cliquetis sec, une musique minérale qui s'accorde au rythme saccadé du cœur. L’effort est une manière d'épouser la verticalité, de forcer le corps à s’aligner sur l’angle droit des parois. Autour de moi, l'espace s’élargit en même temps qu'il se dépeuple. Les grands dômes de neige pure restent immobiles à l’horizon, repères fixes qui semblent reculer à mesure que l'on s'en approche.

Mais après tous ces arpentages, tous ces paysages parcourus, j’abandonne la possibilité de la marche : les jambes ne peuvent plus avancer sans réveiller une douleur insupportable. Je boite, tout en continuant à marcher des heures durant, mais je ne peux continuer à faire l’ascension de la Montagne sur ces genoux gonflés, ces chevilles meurtries. Je m’arrête lorsque je ne peux plus faire un seul pas, et arrive péniblement au dernier hameau sur ce chemin sans fin de la plus haute montagne de la Montagne. Un homme me propose de lui louer un cheval. J’accepte aussitôt. Et très vite, un autre rythme prend alors possession de mes membres : j’épouse le déclin du relief avec le balancement lourd et régulier du cheval, une alternance de secousses sourdes qui résonnent le long de la colonne vertébrale tandis que les sabots martèlent le sol instable des moraines basses. J’avance dans une obstination partagée avec le cheval, un pacte muet. Le regard reste fixé sur la nuque de l'animal, sur ses oreilles tendues vers le haut, cherchant avec lui le col invisible où la terre finira par s'arrêter pour laisser la place au ciel. Le pas se verticalise encore davantage, confiant le mouvement à la tension des jarrets et à l'équilibre précaire du cheval. Un vertige permanent. Les étriers balancent au-dessus de pentes de terre nue et de débris clairs qui glissent sous le flanc de la montagne. Je m'ancre dans l'oscillation régulière de l'encolure, cette cadence lourde et répétitive qui surmonte les ruptures du relief. Le fer des sabots arrache des étincelles sourdes aux dalles de schiste, un cliquetis continu qui résonne dans la combe étroite.

Le cheval avance d'un pas sûr parmi les vagues d'éboulis calcaires, le collet tendu vers le bas, s’accommodant des dalles glissantes et des roches coupantes avec une dextérité remarquable, trouvant l’adhérence là où la terre s’effrite, là où je ne vois que de l’instable. Nous devenons un seul couple de chair et de muscles ; je reste suspendu à ce corps animal, acceptant l’engourdissement de ma pensée dans le balancement, les mains serrées sur le cuir brut des rênes, tendu vers le moment où le relief finira par s'ouvrir sur l'espace total du col. Le cheval s'essouffle, son flanc bat contre mes jambes, mais sa volonté ne fléchit pas. J’en suis très impressionné et ma reconnaissance est sans limites. Je le caresse pendant la descente, l’encourage à demi-mot, ayant conscience de l’effort immense que je lui demande, et de l’épuisement qu’il subit. Je souffre avec lui à chaque fois qu’il utilise tout le poids de son corps pour descendre parmi les pierres tranchantes avec tout le poids de mon corps sur le dos. Il a toujours l’extrême délicatesse de ne pas me faire tomber. Cheminant avec le cuir de la selle, la chaleur rude de l’animal et le rythme de sa marche, je n’ai d’autre repère que cette ligne de crête infinie qui monte doucement vers les cols invisibles. Le cheval continue de porter mon corps, son pas résonnant sourdement entre ces murailles de calcaire, à travers une déchirure de la terre : nous progressons au fond d'un canyon de schiste beige où les parois se rapprochent jusqu'à confiner le regard dans une fente de lumière. Je cavale entre des empilements de sédiments millénaires. La poussière s'élève en volutes fines autour de mes jambes, se mêlant à la sueur de la robe du cheval, une matière grise et sèche qui s'infiltre partout, effaçant les contours des vêtements et de la peau. Le balancement de la selle est la seule mesure du temps qui reste dans ce labyrinthe minéral où tout semble avoir été pétrifié. Autour de nous, le paysage s'est dépouillé de toute trace vivante. Les murets de pierres sèches dessinent de lointaines lignes géométriques sur les reliefs inférieurs, tandis que les grands dômes blancs continuent de dominer notre avancée.

Le corps n'est plus une arête droite tendue vers le ciel ; il est assis, balancé, soumis aux flexions et aux secousses de l'animal qui grimpe. Je sens à travers la selle la chaleur de la bête, son souffle lourd qui monte dans l’air glacé, mêlé au mien. La pente ne faiblit pas, elle s'attaque directement à la terre grise et pelée des dernières crêtes. Les lacets du sentier se resserrent, virages en épingle où le cheval doit pivoter sur place, frôlant le vide à chaque détour. A un moment, dans un passage particulièrement rocailleux et relevé, à la pente glissante, le cheval perd pied avec ses pattes, chute la tête en avant et manque de me faire tomber dans le ravin. Chaque pas du cheval soulève une volute de poussière calcaire, une cendre blanche qui vient blanchir le poil sombre des montures et se mêler à la sueur des robes. Le balancement de la selle est l'unique battement qui subsiste dans ce couloir muet où le soleil vertical écrase les ombres au pied des sabots.

Les parois sont des vagues de pierre pétrifiées, de grandes rides horizontales soulevées jusqu'aux nuages qui racontent le retrait des anciennes mers. Quitter le fond du canyon, c'est retrouver l'immensité aride des croupes pelées. Devant moi, la marche des yaks ne connaît pas de trêve : ils forent le désert de roches coupantes et de glace alignés en une colonne de formes sombres suspendues entre les terrasses de débris clairs et l'épaisseur d'un ciel d'un bleu presque noir.

Autour de moi, le relief se déploie en de grands bassins de sédiments, cicatrices de torrents disparus depuis des siècles. L'œil, si longtemps confiné dans l'étroitesse des couloirs de roche, se déploie désormais jusqu'aux confins du monde, là où les lignes de crêtes herbeuses viennent butter contre la grande barrière des glaces. Devant nous, les grands dômes blancs se sont soudés les uns aux autres ; ils ne sont plus des apparitions isolées, mais une présence totale, un Mur de neige et d'azur qui semble interdire le ciel. La lumière du jour s'y fracasse avec une force crue, détachant la blancheur des cimes de la nudité ocre du plateau inférieur. Le paysage s'est dépouillé pour ne devenir qu’une présence pure: Montagne, majuscule et sans âge, dressée, d'un coup, sans transition, un grand mur de lumière solide qui abolit la distance. Je marche et quitte la terre des hommes, m’enfonce dans une géographie poussant le vivant dans ses derniers retranchements. À force de fixer cette blancheur crue, mes yeux se saturent, se vident de leurs propres couleurs ; je ne sais plus si la clarté vient du soleil ou si elle sourd directement de la matière. Un sang blanc. Des cathédrales de glace vive jaillissent de la pente, aiguilles acérées et séracs en équilibre instable, immobiles dans leur chute millénaire, des vagues figées au moment précis de leur écume, prêtes à s’effondrer dans le muet. Fragilité et dureté mêlées. Rien ne bouge, hormis la masse sourde des yaks. Ils avancent à pas lourds, le poil long et poisseux de poussière minérale, frôlant les murets de pierre sèche. Une bâche verte fixée sur le dos, ils portent la charge sans un regard, leurs cornes recourbées fendant le brouillard laiteux. Leurs sabots cognent le sol meuble, laissant derrière eux l'odeur acide de la bouse fraîche et de la laine mouillée. La terre ici ne produit que de la ronce sèche et de la roche friable ; elle s'accommode, elle aussi, avec le peu. La matière hésite entre le solide et le vide. Mon souffle s'accorde à cette rareté, devient lui-même une ligne ténue, suspendue dans l’air immobile. L’œil s'épuise à chercher une verticale : tout n’est que cassure, surplomb, plan incliné. Je redresse ce qui est courbé en moi, jusqu'à ce que le corps devienne une arête, un angle droit, une simple réfraction de la lumière. La matière s'exhibe dans sa plus stricte obscénité : de la roche qui n'a d'autre fonction que d'être là, monumentale et stérile, indifférente au souffle. Je fixe le point le plus haut en une dérive immobile.

Je traverse ce silence comme des ombres portées, acceptant que la verticalité vide ce qui reste de bruit en nous pour ne laisser que la réfraction du jour. C’est au milieu de ces blocs erratiques, immenses fragments de quartz et de schiste arrachés aux crêtes souveraines, que ma silhouette noire dessine un point de chair infime et solitaire, tentant de tracer une ligne de marche dans l'illisibilité absolue d’un terrain où chaque pas provoque une mini-avalanche de poussière grise qui retombe aussitôt dans le silence d'une disproportion totale. Le visage s’avance face au vent vertical, les yeux mi-clos pour parer les squames de glace vive soulevées par les rafales et le foulard bleu retenant le menton contre la morsure d'un air trop rare, alors que la peau, tannée et brûlée par la réverbération du zénith, devient le capteur physiologique de cette raréfaction extrême. Tout s'efface par excès d’espace, les sommets reculant sous le passage des nuages rapides qui rabotent les arêtes tandis qu'en contrebas, au fond de la cuvette d'éboulis sombres, des ombres d'animaux immobiles restent têtes basses contre la tôle grise des abris, laissant le jour s'en aller par les cimes blanches pour ne restituer au marcheur que le froid qui s'insinue par les articulations et la certitude d’avoir atteint l'os du relief, là où la matière renonce définitivement à se laisser nommer. Des lambeaux de tissus usés par le gel, cordes de prières décolorées par le soleil, claquent contre le ciel noir. Ils ne disent aucun mot, ils ne portent aucun nom ; ils sont les sédiments des passages humains, des traces légères qui s'effritent.

Atteindre ce point, c'est se vider. Le regard porte désormais sur les deux versants à la fois, embrassant une immensité de dômes et de crêtes blanches qui moutonnent jusqu'à la courbure de la Terre. L'esprit n'a plus de centre, il s'est disséminé dans les courants d'altitude, emporté par le sifflement continu du vent qui rabote les cimes.

La plaine d'altitude s’élargit, immense table ocre soulevée à hauteur de nuage. La terre sous les sabots a perdu l’aridité grise du schiste pour se vêtir d'une toundra rase, une herbe sèche et roussie par les hivers que le vent courbe d’un seul mouvement régulier. Le pas des chevaux s’assourdit sur ce tapis végétal coriace, devenant un martèlement sourd qui s'accorde au sifflement continu de l'air.

Je chevauche à flanc de croupe, le corps penché pour épouser le dénivelé de la steppe. L'espace est si vaste que le mouvement de l’homme et du cheval semble s'y dissoudre ; j’avance sans avoir l'impression de changer de lieu, immobile au centre d’un cercle de collines beiges qui ondule jusqu’aux confins de l’horizon.

À l’extrémité de ce désert herbeux, la barrière blanche ne me lâche pas. Les dômes de nacre et les pics acérés se détachent avec une netteté chirurgicale sur le fond du ciel, masses fixes et souveraines qui mesurent notre petitesse. La lumière s'y réfléchit avec une violence froide, jetant des éclats de miroir par-dessus les vallées inférieures déjà noyées dans la poussière.

Je fais corps là où le monde végétal finira par abdiquer sous le règne de la pierre vive.

Il n’y a plus d'ici ni d'ailleurs, plus de repères humains. J’incorpore à l’os de ma pensée la pureté géometrique du relief.

Je décide de redescendre. Le paysage des cimes souveraines commence son lent mouvement de retraite, les dômes inviolés et les grands séracs de glace bleue remontant vers le ciel pour ne plus former qu’une barrière monumentale et abstraite qui ferme l'horizon, tandis que la lumière perd de sa violence blanche, s’adoucissant en reflets ronds sur les crêtes fauves qui annoncent le retour imminent des vallons.

Je descends emporté par le roulis monotone de l'animal qui s’accorde à la pente, sentant la peau de mon visage s’apaiser et tout mon corps devenir plus léger sous un air qui se dépaissit à chaque lacet du sentier, se réchauffe, et où l’altitude ne me fait plus haleter au moindre effort. Les derniers névés s'effacent au profit d’une terre rousse et stérile où la roche garde en elle, comme une brûlure sourde, l’empreinte exacte de la raréfaction absolue dont on s'éloigne à chaque pas. Je descends jusque dans le noir le plus profond de la nuit, je me perds dans la montagne,  Redescendre, c'est voir la lumière s'obliquer, perdre sa blancheur crue pour s'habiller d'or et de poussière. Le soleil descend à l'horizon, étirant les silhouettes des marcheurs sur les replats de débris minéraux. Nos formes terrestres deviennent d'immenses lignes sombres, de longues figures fluides qui avancent sur le sol gelé, nous devançant comme pour annoncer notre retour vers les terres basses. Le bas des vallées se remplit déjà d'une nuit bleue et froide, un lac d'ombre qui monte lentement à l'assaut des pentes. Seuls les plus hauts sommets retiennent encore un éclat de feu mourant. Dernière lueur de cuivre. La Montagne s'éloigne derrière moi, elle redevient une idée, une forme pure qui se détache sur le ciel assombri, tandis que mes pas me ramènent, pas à pas, vers le monde du bruit et des hommes.


vendredi 10 juillet 2026

Nager dans le noir

 

Nage 

nuit. Entrer

noir liquide

espace

sans horizon, fond, 

rivage 

perdu haut 

et bas.

Liquidation 

des lisières.

Vertige plein 

de l’obscurité.

Évide la vue. L’oreille, la main

davantage.

Bruit sourd du coeur.

Eau amniotique,

veloutée, soyeuse, huileuse,

Gélatineuse. 

Fluidité lourde,

somnambulique,

utérine.

Le mouvement des bras n’ouvre

pas l’eau, il la déplace, écartant

de grands rideaux de velours mouillé.

Noir déchiré

dans un clapotis sourd, rumeur

de sédiments remués,

referme derrière la nuque.

Sans contours le corps. Avance à l'aveugle,

les yeux grands ouverts

néant compact. Regarde

avec les bras, le torse, le déploiement du muscle

qui fend la masse. Force qui s'enfonce

primitif.

Sous la surface, texture du noir.

Fluide, fuyante, ou

dense, poisseuse, frôlé

des chevilles.

Plongeon, chute ascendante.

En arabesques éphémères.

Aspiration par le fond, épaisseur

sous les pieds qui te boit,

vertige de l’envers noir

vertical,

colonne d’eau obscure

touchant à l’aveugle, algues sables roches.

Immobile, un moment

avant de remonter, silence

de l’immersion.

Comme mourir, sans appel du bord,

corps allongé flottant

entre-deux noirs

seul nuit fondu

à la nuit fondu liquide

étendu dans la mer

le ciel même matière lumière.

 

Vers l'arbre/ Un corps de fleur

  Vers l’arbre   Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feu...