Je marche maintenant
sur un chaos de pierres grises, un ressac figé de moraines et de glaces qui
glissent sous l’effort, sédiments d’un monde érodé. L’immensité blanche me
dépouille, dans la morsure du froid et la pureté des lignes. L’esprit se laisse
traverser par la lumière, l’éclat brut du jour. Je bois l’air à longs traits ; le souffle est rare et saccadé. Plus je continue à monter des pentes abruptes,
et à regarder de l’avant, dans le soleil qui darde et m’éblouit, plus ce bleu vertical, coupant, pesant sur le blanc, m’apparaît comme une brûlure,
une évidence d'azur épaissi si pure qu'elle confine au noir. Toutes les
montagnes que je vois: états d'être, aspirations pétrifiées.
Un nuage s'effiloche au sommet, une pensée trop légère pour le silence ; un
craquement lointain, une cascade de pierres rappellent la vie qui gronde sous
la glace. De moi il ne reste que ce pas, et le suivant, négociant entre mon
souffle court et cette roche si exigeante dans cette certitude intime : nous ne
faisons que passer, mais la montagne, elle, se souvient de l'éternité.
La montée ne
cesse d’être plus exigeante, plus aride. Le paysage a perdu ses dernières
nuances pour se figer dans un tête-à-tête brutal entre le schiste sombre et
l'éclat de la neige. Le sentier est un alignement précaire de pierres au milieu
d'un désert de débris minéraux qui s'élève à perte de vue. L’air s’est encore
raréfié, chaque inspiration devient une manière d’incorporer ce vide immense.
Autour, les parois de roche noire, orgues, se dressent comme des murailles ;
elles coupent le vent et ferment l'horizon derrière moi pour ne laisser d'autre
issue que la pente. La roche se referme comme une mâchoire de fer noir. Le froid
sec m’enveloppe, fige la sueur sur la peau, travaille. Parfois, une fracture
nette révèle la vérité du sol : une épaisseur de cristal bleu et dur, une chair
gelée qui soutient la masse des éboulis.
La lumière
frappe le flanc des aiguilles avec une violence sèche, détachant les reliefs
dans une netteté presque irréelle. Le pas est lent, lourd de la masse minérale
tout autour, de chaque fragment de roche ; une vibration lourde, sourde,
comme si les montagnes se parlaient à travers. Chaque pas provoque un léger
glissement, un murmure de petits cailloux qui roulent vers le fond de la combe,
rappelant la fragilité de mon ancrage, mais le regard, sans repère horizontal,
reste aimanté par le col invisible qui m’attend là-haut. Bientôt ce seront des
pointes acérées, des arêtes vives qui découpent le ciel comme des lames. Le
schiste noir s’effrite sous les doigts si l'on cherche un appui, matière morte
qui se détache en morceaux plats. La terre s'étire en longues vagues de toundra rase, un tissu
végétal jauni par le gel qui tente encore d’habiller l’ossature de la roche.
Des lignes de murets s’avancent sur ces pentes obliques, squelettes d’enclos
abandonnés qui ne gardent plus que le passage du vent. L’herbe abdique
lentement face au minéral brut. Chaque pas m’arrache un peu plus à la pesanteur
des vallées habitées. Le chemin se redresse encore, abandonnant toute courbe
pour mordre directement la roche friable. La terre ici est à vif, délavée par
les fontes et griffée par les éboulis. Sous la semelle, le schiste se détache
en petites dalles plates qui glissent avec un cliquetis sec, une musique
minérale qui s'accorde au rythme saccadé du cœur. L’effort est une manière
d'épouser la verticalité, de forcer le corps à s’aligner sur l’angle droit des
parois. Autour de moi, l'espace s’élargit en même temps qu'il se dépeuple. Les
grands dômes de neige pure restent immobiles à l’horizon, repères fixes qui
semblent reculer à mesure que l'on s'en approche.
Mais après tous
ces arpentages, tous ces paysages parcourus, j’abandonne la possibilité de la
marche : les jambes ne peuvent plus avancer sans réveiller une douleur
insupportable. Je boite, tout en continuant à marcher des heures durant, mais
je ne peux continuer à faire l’ascension de la Montagne sur ces genoux gonflés,
ces chevilles meurtries. Je m’arrête lorsque je ne peux plus faire un seul
pas, et arrive péniblement au dernier hameau sur ce chemin sans fin de la plus
haute montagne de la Montagne. Un homme me propose de lui louer un cheval.
J’accepte aussitôt. Et très vite, un autre rythme prend alors possession de mes
membres : j’épouse le déclin du relief avec le balancement lourd et
régulier du cheval, une alternance de secousses sourdes qui résonnent le long
de la colonne vertébrale tandis que les sabots martèlent le sol instable des
moraines basses. J’avance dans une obstination partagée avec le cheval, un
pacte muet. Le regard reste fixé sur la nuque de l'animal, sur ses oreilles
tendues vers le haut, cherchant avec lui le col invisible où la terre finira
par s'arrêter pour laisser la place au ciel. Le pas se verticalise encore
davantage, confiant le mouvement à la tension des jarrets et à l'équilibre
précaire du cheval. Un vertige permanent. Les étriers balancent au-dessus de
pentes de terre nue et de débris clairs qui glissent sous le flanc de la
montagne. Je m'ancre dans l'oscillation régulière de l'encolure, cette cadence
lourde et répétitive qui surmonte les ruptures du relief. Le fer des sabots
arrache des étincelles sourdes aux dalles de schiste, un cliquetis continu qui
résonne dans la combe étroite.
Le cheval
avance d'un pas sûr parmi les vagues d'éboulis calcaires, le collet tendu vers
le bas, s’accommodant des dalles glissantes et des roches coupantes avec une
dextérité remarquable, trouvant l’adhérence là où la terre s’effrite, là où je
ne vois que de l’instable. Nous devenons un seul couple de chair et de
muscles ; je reste suspendu à ce corps animal, acceptant l’engourdissement
de ma pensée dans le balancement, les mains serrées sur le cuir brut des rênes,
tendu vers le moment où le relief finira par s'ouvrir sur l'espace total du
col. Le cheval s'essouffle, son flanc bat contre mes jambes, mais sa volonté ne
fléchit pas. J’en suis très impressionné et ma reconnaissance est sans
limites. Je le caresse pendant la descente, l’encourage à demi-mot, ayant
conscience de l’effort immense que je lui demande, et de l’épuisement qu’il
subit. Je souffre avec lui à chaque fois qu’il utilise tout le poids de son
corps pour descendre parmi les pierres tranchantes avec tout le poids de mon
corps sur le dos. Il a toujours l’extrême délicatesse de ne pas me faire
tomber. Cheminant avec le cuir de la selle, la chaleur rude de l’animal et le
rythme de sa marche, je n’ai d’autre repère que cette ligne de crête infinie
qui monte doucement vers les cols invisibles. Le cheval continue de porter mon
corps, son pas résonnant sourdement entre ces murailles de calcaire, à travers
une déchirure de la terre : nous progressons au fond d'un canyon de
schiste beige où les parois se rapprochent jusqu'à confiner le regard dans une
fente de lumière. Je cavale entre des empilements de sédiments millénaires. La
poussière s'élève en volutes fines autour de mes jambes, se mêlant à la sueur
de la robe du cheval, une matière grise et sèche qui s'infiltre partout,
effaçant les contours des vêtements et de la peau. Le balancement de la selle
est la seule mesure du temps qui reste dans ce labyrinthe minéral où tout
semble avoir été pétrifié. Autour de nous, le paysage s'est dépouillé de toute
trace vivante. Les murets de pierres sèches dessinent de lointaines lignes
géométriques sur les reliefs inférieurs, tandis que les grands dômes blancs continuent
de dominer notre avancée.
Le corps n'est plus une arête droite tendue vers le ciel
; il est assis, balancé, soumis aux flexions et aux secousses de l'animal qui
grimpe. Je sens à travers la selle la chaleur de la bête, son souffle lourd qui
monte dans l’air glacé, mêlé au mien. La pente ne faiblit pas, elle s'attaque
directement à la terre grise et pelée des dernières crêtes. Les lacets du
sentier se resserrent, virages en épingle où le cheval doit pivoter sur place,
frôlant le vide à chaque détour. A un moment,
dans un passage particulièrement rocailleux et relevé, à la pente glissante, le
cheval perd pied avec ses pattes, chute la tête en avant et manque de me faire
tomber dans le ravin. Chaque pas du
cheval soulève une volute de poussière calcaire, une cendre blanche qui vient
blanchir le poil sombre des montures et se mêler à la sueur des robes. Le
balancement de la selle est l'unique battement qui subsiste dans ce couloir
muet où le soleil vertical écrase les ombres au pied des sabots.
Les parois sont
des vagues de pierre pétrifiées, de grandes rides horizontales soulevées
jusqu'aux nuages qui racontent le retrait des anciennes mers. Quitter le fond
du canyon, c'est retrouver l'immensité aride des croupes pelées. Devant moi, la
marche des yaks ne connaît pas de trêve : ils forent le désert de roches
coupantes et de glace alignés en une colonne de formes sombres suspendues entre
les terrasses de débris clairs et l'épaisseur d'un ciel d'un bleu presque noir.
Autour de moi,
le relief se déploie en de grands bassins de sédiments, cicatrices de torrents
disparus depuis des siècles. L'œil, si
longtemps confiné dans l'étroitesse des couloirs de roche, se déploie désormais
jusqu'aux confins du monde, là où les lignes de crêtes herbeuses viennent
butter contre la grande barrière des glaces. Devant nous,
les grands dômes blancs se sont soudés les uns aux autres ; ils ne sont
plus des apparitions isolées, mais une présence totale, un Mur de neige et
d'azur qui semble interdire le ciel. La lumière du jour s'y fracasse avec une
force crue, détachant la blancheur des cimes de la nudité ocre du plateau
inférieur. Le paysage s'est dépouillé pour ne devenir qu’une présence pure:
Montagne, majuscule et sans âge, dressée, d'un coup, sans transition, un grand
mur de lumière solide qui abolit la distance. Je marche et quitte la terre des
hommes, m’enfonce dans une géographie poussant le vivant dans ses derniers
retranchements. À force de fixer cette blancheur crue, mes yeux se saturent, se
vident de leurs propres couleurs ; je ne sais plus si la clarté vient du soleil
ou si elle sourd directement de la matière. Un sang blanc. Des cathédrales de
glace vive jaillissent de la pente, aiguilles acérées et séracs en équilibre
instable, immobiles dans leur chute millénaire, des vagues figées au moment
précis de leur écume, prêtes à s’effondrer dans le muet. Fragilité et dureté
mêlées. Rien ne bouge, hormis la masse sourde des yaks. Ils avancent à pas
lourds, le poil long et poisseux de poussière minérale, frôlant les murets de
pierre sèche. Une bâche verte fixée sur le dos, ils portent la charge sans un
regard, leurs cornes recourbées fendant le brouillard laiteux. Leurs sabots
cognent le sol meuble, laissant derrière eux l'odeur acide de la bouse fraîche
et de la laine mouillée. La terre ici ne produit que de la ronce sèche et de la
roche friable ; elle s'accommode, elle aussi, avec le peu. La matière
hésite entre le solide et le vide. Mon souffle s'accorde à cette rareté, devient
lui-même une ligne ténue, suspendue dans l’air immobile. L’œil s'épuise à
chercher une verticale : tout n’est que cassure, surplomb, plan incliné. Je redresse
ce qui est courbé en moi, jusqu'à ce que le corps devienne une arête, un angle
droit, une simple réfraction de la lumière. La matière s'exhibe dans sa plus
stricte obscénité : de la roche qui n'a d'autre fonction que d'être là,
monumentale et stérile, indifférente au souffle. Je fixe le point le plus haut
en une dérive immobile.
Je traverse ce
silence comme des ombres portées, acceptant que la verticalité vide ce qui
reste de bruit en nous pour ne laisser que la réfraction du jour. C’est au
milieu de ces blocs erratiques, immenses fragments de quartz et de schiste
arrachés aux crêtes souveraines, que ma silhouette noire dessine un point de
chair infime et solitaire, tentant de tracer une ligne de marche dans
l'illisibilité absolue d’un terrain où chaque pas provoque une mini-avalanche
de poussière grise qui retombe aussitôt dans le silence d'une disproportion
totale. Le visage s’avance face au vent vertical, les yeux mi-clos pour parer
les squames de glace vive soulevées par les rafales et le foulard bleu retenant
le menton contre la morsure d'un air trop rare, alors que la peau, tannée et
brûlée par la réverbération du zénith, devient le capteur physiologique de
cette raréfaction extrême. Tout s'efface par excès d’espace, les sommets
reculant sous le passage des nuages rapides qui rabotent les arêtes tandis
qu'en contrebas, au fond de la cuvette d'éboulis sombres, des ombres d'animaux
immobiles restent têtes basses contre la tôle grise des abris, laissant le jour
s'en aller par les cimes blanches pour ne restituer au marcheur que le froid
qui s'insinue par les articulations et la certitude d’avoir atteint l'os du
relief, là où la matière renonce définitivement à se laisser nommer. Des
lambeaux de tissus usés par le gel, cordes de prières décolorées par le soleil,
claquent contre le ciel noir. Ils ne disent aucun mot, ils ne portent aucun nom
; ils sont les sédiments des passages humains, des traces légères qui
s'effritent.
Atteindre ce
point, c'est se vider. Le regard porte désormais sur les deux versants à la
fois, embrassant une immensité de dômes et de crêtes blanches qui moutonnent
jusqu'à la courbure de la Terre. L'esprit n'a plus de centre, il s'est
disséminé dans les courants d'altitude, emporté par le sifflement continu du
vent qui rabote les cimes.
La plaine
d'altitude s’élargit, immense table ocre soulevée à hauteur de nuage. La terre
sous les sabots a perdu l’aridité grise du schiste pour se vêtir d'une toundra
rase, une herbe sèche et roussie par les hivers que le vent courbe d’un seul
mouvement régulier. Le pas des chevaux s’assourdit sur ce tapis végétal
coriace, devenant un martèlement sourd qui s'accorde au sifflement continu de
l'air.
Je chevauche à
flanc de croupe, le corps penché pour épouser le dénivelé de la steppe.
L'espace est si vaste que le mouvement de l’homme et du cheval semble s'y
dissoudre ; j’avance sans avoir l'impression de changer de lieu, immobile au
centre d’un cercle de collines beiges qui ondule jusqu’aux confins de
l’horizon.
À l’extrémité
de ce désert herbeux, la barrière blanche ne me lâche pas. Les dômes de nacre
et les pics acérés se détachent avec une netteté chirurgicale sur le fond du
ciel, masses fixes et souveraines qui mesurent notre petitesse. La lumière s'y
réfléchit avec une violence froide, jetant des éclats de miroir par-dessus les
vallées inférieures déjà noyées dans la poussière.
Je fais corps
là où le monde végétal finira par abdiquer sous le règne de la pierre vive.
Il n’y a plus
d'ici ni d'ailleurs, plus de repères humains. J’incorpore à l’os de ma pensée la
pureté géometrique du relief.
Je décide de
redescendre. Le paysage des cimes souveraines commence son lent mouvement de
retraite, les dômes inviolés et les grands séracs de glace bleue remontant vers
le ciel pour ne plus former qu’une barrière monumentale et abstraite qui ferme
l'horizon, tandis que la lumière perd de sa violence blanche, s’adoucissant en
reflets ronds sur les crêtes fauves qui annoncent le retour imminent des
vallons.
Je descends
emporté par le roulis monotone de l'animal qui s’accorde à la pente, sentant la
peau de mon visage s’apaiser et tout mon corps devenir plus léger sous un air
qui se dépaissit à chaque lacet du sentier, se réchauffe, et où l’altitude ne
me fait plus haleter au moindre effort. Les derniers névés s'effacent au profit
d’une terre rousse et stérile où la roche garde en elle, comme une brûlure
sourde, l’empreinte exacte de la raréfaction absolue dont on s'éloigne à chaque
pas. Je descends jusque dans le noir le plus profond de la nuit, je me perds
dans la montagne, Redescendre, c'est
voir la lumière s'obliquer, perdre sa blancheur crue pour s'habiller d'or et de
poussière. Le soleil descend à l'horizon, étirant les silhouettes des marcheurs
sur les replats de débris minéraux. Nos formes terrestres deviennent d'immenses
lignes sombres, de longues figures fluides qui avancent sur le sol gelé, nous
devançant comme pour annoncer notre retour vers les terres basses. Le bas des
vallées se remplit déjà d'une nuit bleue et froide, un lac d'ombre qui monte
lentement à l'assaut des pentes. Seuls les plus hauts sommets retiennent encore
un éclat de feu mourant. Dernière lueur de cuivre. La
Montagne s'éloigne derrière moi, elle redevient une idée, une forme pure qui se
détache sur le ciel assombri, tandis que mes pas me ramènent, pas à pas, vers
le monde du bruit et des hommes.