lundi 10 août 2026

Vers l'arbre/ Un corps de fleur

 

Vers l’arbre

 

Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feuilles à ton faîte. J’enfonce mes pieds dans la terre pour ressentir l’humidité que boivent tes racines. Sur ma peau, j’éprouve la rudesse de ton écorce — un ensemble de chairs tachetées, scarifiées, tatouées. Debout, je m’étire vers le ciel : ma tête devient frondaison, mes bras s’allongent en branches, mes mains s’ouvrent en bourgeons. Je cherche ton mouvement immobile, le temps long de tes écorces.

 

Un corps de fleur

 

L’œil capte des énergies dans la saturation des signes, balbutie ses couleurs dans des formes vives, gracieuses, ailées. Libellules, insectes-fleurs, papillons. Comme eux, je passe inaperçu en imitant la teinte et le contour des organes floraux.

 

dimanche 9 août 2026

Avec la vache

 

Avec la vache

 

Je m’en vais, je pars, je prends le premier bus. Le véhicule m’abandonne en fin de journée au milieu d’une grande plaine boisée dans laquelle je marche longtemps, très longtemps, sans savoir où je vais ni ce que je cherche. Au loin, d’immenses colonnes de fumée signalent des constructions humaines : la partie émergée d’un monstre de métal et de béton dont les ombres s’étirent jusqu’à l’horizon. À quelques kilomètres, j’entends des hurlements d’animaux. Soudain, une silhouette surgit et avance à toute allure dans ma direction.

Maintenant, je cours vers l’animal. Le sol est un chaos de pierres calcaires pointues qui m’esquintent les pieds, mais je continue. L’animal fonce sur moi : c’est une vache. Énorme, massive, capable de tout emporter sur son passage. Pourtant, je n’éprouve aucune peur. Elle choisit de venir à moi à travers l’hostilité du paysage où le ciel noir se cogne contre la roche. Je suis profondément ému par cet être seul dans l’inanimé de la plaine. À quelques centaines de mètres, je me mets à siffler doucement pour lui faire comprendre que je suis là. De loin, je lui parle déjà. Je la vois qui ralentit, étonnée, puis se met à trotter vers moi. Elle pousse un mugissement qui sonne comme un appel à l’aide — un beuglement puissant et fragile, prolongé de soubresauts. La tête redressée pour porter au loin, elle me prévient d’un danger. J’essaie d’imiter son cri. J’écoute si ardemment que sa voix résonne en moi ; j’ouvre la bouche et, tandis qu’elle n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres, je lui adresse un meuglement à la fois doux et puissant.

La vache s’arrête presque en entendant mon appel. Je m’approche très doucement en lui adressant plusieurs beuglements plus courts. Je découvre son visage : elle a les yeux injectés de sang et de terreur, le museau rétracté, la peau tendue, et sa respiration est rapide, saccadée. Tout son corps essoufflé par la course dévoile une impressionnante musculature. Elle dégage une puissance et une vitalité incroyables. J’aurais aimé être cette vache à cet instant, ayant tout déployé pour survivre.

Immobile ou presque à quelques mètres de moi, elle me dévisage d’un air surpris et réitère son cri pour tester ma réaction. Je lui réponds sur la même tonalité, avec une légère inflexion rassurante. Ses yeux, furieux et agités, s’apaisent soudainement. Elle me regarde et bascule la tête d’avant en arrière pour me désigner le bâtiment grisâtre au loin. Je pousse un autre beuglement, plus doux encore. Lentement, je m’approche. C’est elle qui ne bouge plus, observant chacun de mes gestes. À chaque fois que je décèle dans ses yeux la moindre crainte, je m’arrête et pousse un chant long et répété, comme une musique harmonieuse que nous seuls pouvons comprendre. Arrivé à la hauteur de son corps immense, il me suffit de tendre le bras pour la toucher. De lourdes gouttes tombent de son visage au même instant que les miennes. Les mains mouillées de mes propres larmes, je caresse doucement son bas-flanc. Elle a un rapide soubresaut, puis tout son corps se détend. Sous ma paume, je ressens la densité de l’animal : ses fluides, la chaleur de son sang, l’énergie de ses organes.

Sensible à mes caresses, la vache se rapproche, venant appuyer sa grande tête contre mon épaule avec une délicatesse infinie pour ne pas me blesser. Nous nous regardons visage contre visage ; je lis dans ses yeux une confiance absolue. Ces gestes partagés ont une puissance de réparation. Nous dressons désormais notre présence en un équilibre partagé : nous composons un corps hybride où elle prend la puissance de ma pensée et je prends l’immensité de sa chair.

Je colle mon corps contre son cuir. Délivrée de toute peur, elle sait que je vais la sortir de là. Je m’emploie à lui trouver un abri discret dans la forêt voisine avant d’attendre le crépuscule pour retourner vers le complexe métallisé. Par le trou d’une porte grillagée, mon regard plonge dans l’ombre immémoriale. Un cochon est là, encagé, déjà abandonné à la mort. Il me regarde. Dans son œil réside tout le vivant qui agonise face à l’extinction — un soupçon de cage, de crieurs et de violence inutile. On y lit une innocence et une tristesse sans fond. La courbe douce de son dos et sa queue délicatement bouclée sont des grâces dans la nuit : une existence entière, avec son poids de vide dans les côtes, qui dédaigne la violence avec laquelle ses membres seront bientôt dispersés dans la clarté froide des barquettes en plastique.

 

samedi 8 août 2026

Pied nu

J’ai continué mon chemin durant quelques jours et ai fini par m’installer dans une petite cabane en forêt. Je vis pieds nus ici depuis maintenant des semaines. Et je sens la terre se presser contre mes plantes plus que mes pieds ne la touchent. L’herbe se tord sous mon pas ; elle m’accueille comme elle peut. Les plantes du sous-bois me piquent, mes chairs sont confrontées à des élancements pointus. Je suis dirigé par le sol, je suis ses indications ; il m’enjoint de ralentir lorsqu’il se fait trop dur, trop violent pour ma voûte plantaire. Je caresse très vite de nombreux êtres à la fois — pierres, herbes, insectes —, je peux les toucher par le bas, sentir tout mon corps soutenu par des vies désormais familières, incorporées à ma peau.

Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser des milliards de vies microscopiques à chaque foulée, que je vois grouiller… Je peux tout toucher de mon corps par mes yeux acharnés, je peux toucher les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.

Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Par mes pieds, je retrouve une mémoire millénaire du corps éprouvant la terre. Ils savent spontanément quelle position, quelle allure adopter pour respecter les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.

vendredi 7 août 2026

Ahanner

 

 

Ahanner

 

L’imagination vivante entoure tous mes actes. Je peux m’affranchir de leurs bords, de leurs limites, de leurs enveloppes matérielles. À force de regarder une chose, j’ai le pouvoir de la transformer. La matière se distord, je vois flou ; les éléments du paysage s’échangent, se densifient, s’éclairent autrement dans ma pensée. Je ressens le monde à mesure que je lui donne un rythme par l’esprit. Je peux devenir un âne à la seule force de ma bouche. Je peux devenir un âne à la seule force de mon regard. Je peux devenir un âne à la seule force de ma tête. Je répète son nom sans discontinuer — âne, âne, âne, âne, âne, âne — et j’ahanne. J’allonge les syllabes, j’allonge les consonnes : Aaaaaaaaaan, Aaaaaaaaaan, Annnnnnnnnne, Annnnnnnne, Âneeeeeeeeeeee, Âneeeeeeeeeee, Âneeeeeeeee, me rapprochant alors presque du Aum indien, et j’ahanne… en pensant très fort à son corps au lieu du mien, en fixant mon attention sur le rythme de sa bouche mâchant du foin. Je suis le foin mâché ; à chaque mouvement de l’âne, je suis dans sa bouche, et sa bouche est dans ma tête.

jeudi 6 août 2026

Vivre / écrire ( 16 juin-6 juin)

16 juin 2026

Dissolution, fusion avec l’élément eau. Récurrente recherche.
La mort de Shelley en 1822. Une des plus pures dissolutions ontologiques de l'histoire littéraire. Embarqué sur son voilier, le Don Juan, au large de Livourne, il est pris dans une tempête soudaine. Shelley ne savait pas nager. On dit que lorsque la mer a commencé à submerger l'embarcation, il a refusé l'aide des marins, restant assis, attendant le choc de l'eau.
Quand son corps a été rejeté par la mer sur la plage de Viareggio quelques jours plus tard, on a trouvé dans ses poches un volume des poèmes de Keats doublé sur lui-même. Pour ses funérailles sur la plage, ses amis, dont Lord Byron, ont brûlé son corps sur un bûcher alimenté par l'encens, le sel et le vin. Son dernier jour vivant a été une immersion totale dans la masse marine, le passage direct de la poésie à l'élément.
 

15 juin

Il y a une catégorie de poètes qui ont besoin d'une écriture écologique, au sens premier, c'est-à-dire une écriture qui naît de l'habitat, du biotope. Si le biotope est fait de bitume, de faux-semblants et de néons, l'antenne sensorielle se coupe. Ne pas arriver à écrire à Paris n'est pas un signe de faiblesse ni de limitation ; ma poésie réclame, pour exister, la vérité des grands espaces. De nombreux poètes ne pouvaient absolument pas vivre à Paris, physiquement, ontologiquement. Rimbaud parle du dessèchement de sa veine sous le soleil fade de Paris. Corbière, lorsqu'il s'installe à Paris par amour et pour tenter de publier, le choc est terrible. Au milieu de la foule parisienne, son écriture se fige. Il se sent ridicule, monstrueux, inadapté. Paris n'est pour lui qu'un décor de carton-pâte, un lieu de «Muse malade ». Dans la capitale, il n'écrit presque rien de neuf ; il passe son temps à ressasser sa Bretagne natale, à mimer la mer depuis sa petite chambre. Paris a agi sur lui comme un poison physique et mental qui a accéléré sa fin. Il a dû rentrer mourir face à l'océan, là où l'air était enfin respirable. 

 

Une autre catégorie de poètes, physiques, athlétiques, dont j’ai l’impression de partager certaines tendances. Arthur Cravan, par exemple. Ce météore. Il considérait que la vie devait être une œuvre d'art brute, et non un exercice de bureau. Il publie sa revue Maintenant en vendant les numéros sur une charrette de maraîcher, puis disparaît en mer au Mexique en 1918, à l'âge de 31 ans. Cravan méprisait profondément les intellectuels assis et la tiédeur de la vie littéraire. Pour lui, écrire était une corvée par rapport à l'intensité du sport, du voyage et du scandale. Il a arrêté d'écrire pour ne faire plus que vivre de manière explosive, refusant de laisser le langage domestiquer son énergie sauvage.

 

14 juin


Un ami me dit que pour lui les mots ne renvoient à rien d'autres qu'à eux même dans un de mes derniers poèmes, Tourbillon. On n’imagine rien, me dit il, il n'y a pas de suggestions selon lui. On n’est pas dans ma tête quand je dis « verticale ». Pour moi ça renvoie à une réalité, mais pour le lecteur c'est abstrait, on bloque sur le mot, on ne sait plus ce qu’évoque le poème.
je lui ai alors partagé la prose originelle de Tourbillon, un texte très classique et très lisible. Mais - pratique récurrente - pour ne pas céder à la facilité et au côté un peu ronflant de la langue sujet-verbe-complément, je le démembre, notamment syntaxiquement, d'une part pour rendre compte de la singularité de l’expérience par ce que fait la langue, et, d’autre part pour offrir une expérience de lecture plus déconcertante, déstabilisante. Une expérience plus mystérieuse, dont le sens est moins donné d'avance, plus pluriel, plurivoque. Et aussi parce que cela m’étonne moi-même, et me passionne davantage. Mais le risque est de basculer dans une poésie ésotérique, inaccessible à beaucoup de lecteurs. Peut-être aussi tout simplement que ce poème n’est pas réussi, qu’il faudrait y ajouter quelques éléments pour que le lecteur s’approprie plus aisément la matière vécue. Il faudrait encore une fois cet équilibre subtil entre le scriptible et le lisible.


13 juin

Pour moi le texte n'est pas un but en soi ou un monument destiné à la postérité : c'est un sismographe de l'instant, une trace brute laissée par le choc du paysage sur le corps, avant de passer à la suite. Le texte comme empreinte de pas par exemple.
Dans le Japon du XVIIe siècle, Bashō passe la majeure partie de sa vie à pied, sur les chemins, avec le strict minimum. Pour lui et ses disciples, le poème ne se retravaille pas pendant des heures : il doit jaillir de la coïncidence exacte entre la perception et la parole. L'écriture est une réaction physique au paysage : le bruit de l'eau, la lune derrière un pin, la fraîcheur du vent. Une fois le haïku jeté sur le carnet de voyage, le poète ne s'y attarde pas. Le poème n'est qu'une « note de terrain », un outil pour ancrer la présence. Le vrai but reste la marche, l'immersion dans le monde, la vie qui continue. On ne polit pas l'instant qui passe, on le note et on l'abandonne. Le texte y perd peut-être en perfection formelle ou en symétrie géométrique, mais il y gagne une charge de présence inouïe : il devient le sédiment direct d'une expérience vécue.
Ryōkan vivait également seul dans une cabane dans les montagnes et passait ses journées à marcher, à regarder les nuages, à jouer avec les enfants des villages ou à boire du saké avec les fermiers. Il écrivait ses poèmes sur des morceaux de papier ramassés, sur des écorces ou directement dans le sable. Il ne cherchait jamais à les rassembler ni à les publier. Il les laissait derrière lui, les offrait ou les oubliait. Pour Ryōkan, la poésie n'était pas une carrière ni un travail, c'était le surplus naturel d'une vie vécue en osmose totale avec les éléments. Le poème posé, il retournait au silence de la forêt.

12 juin


Une différence nette entre se bercer d'illusions - subir passivement un imaginaire confortable pour fuir ce qui fait mal ou ce qui dérange - et déployer la force de l'illusion : conduire volontairement sa sensibilité vers un point d'incandescence pour forcer le réel à se révéler. C'est une démarche exigeante, épuisante parfois, car elle maintient la conscience à vif, tendue vers une exigence de fusion qui borde le silence ou l'absolu. Mais elle n’en est pas moins lucide que ceux qui font de l’exacerbation de la fragmentation et du négatif un mode opératoire d’écriture.

 La recherche académique impose une temporalité linéaire, lente et souvent bureaucratique. Mon tempérament semble, au contraire, aspirer à des moments d'intensité pure, que ce soit dans la marche, la nage, l’écriture, la transe musicale, la respiration. Ce malaise récurrent vis à vis du travail pour lequel j’ai pourtant signé - pour ne pas totalement couper avec la vie en société, pour aller peut être au delà de mes limitations, de ma zone de confort, et peut être aussi tout de même pour consolider la pratique réflexive - est sans doute un réflexe de survie pour protéger une énergie créative contre un milieu qui, par nature, demande une endurance constante plutôt que des éclats de vision.

11 juin

La nourriture comme terrain de tension…liée personnellement au diabète, mais aussi à un tempérament très nerveux et instable (celui là même qui a provoqué majoritairement l’apparition de cette maladie).
Dans ses journaux, Virginia Woolf exprime un rapport très conflictuel à la nourriture. Souffrant d'une labilité émotionnelle profonde (souvent décrite comme cyclothymique), elle oscillait entre des périodes d'austérité imposée (pour contrôler son poids ou son humeur) et des épisodes où la nourriture devenait une obsession. Pour elle, la nourriture était liée à une perte de contrôle. Manger était parfois une tentative de se donner une consistance physique dans des moments où elle se sentait dissoute ou menacée par ses angoisses.

« Avec une feinte douceur, reste au chevet
Et sois toute ta vie par toi même bercé.
Souffre de ton angoisse comme d’une fable
Et sois tendre avec le superbe ennui. 


Ossip Mandelstam, un poème de 1910. 

 

10 juin


Préfèrer l’écriture nocturne n'est pas un choix d'horaire, c'est une condition climatique de l'esprit.
Le matin, la lumière est administrative. Elle délimite les objets, sépare les corps, impose une netteté qui est une forme de politesse forcée. Écrire dans la clarté du jour, c'est devoir rendre des comptes à la réalité, c'est accepter que chaque mot soit pesé à la balance du rendement et du sens commun. Le matin est le temps de la prose utile, de la phrase qui marche droit.
La nuit, en revanche, la syntaxe change de nature. Les contours se dissolvent. Quand le monde s'éteint, la hiérarchie entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas s'effondre. L'obscurité agit comme un solvant sur les certitudes. Les murs de la chambre ne sont plus des limites, mais des membranes. Dans ce vide sonore, le langage prolonge les choses, comme les ombres s’allongent. On écrit depuis une immersion. Écrire la nuit, c'est aussi s'affranchir du regard d'autrui. Le matin est hanté par la figure du lecteur, du juge, de l'autre qui attend une réponse. La nuit est le seul moment où l'on peut être souverainement impoli envers la logique.

C’est une écriture de la main qui avance seule dans le noir : on ne voit pas ce qu’on trace, on le sent. C’est une pulsion tactile où le mot devient une matière, une vibration nerveuse plutôt qu’un signe alphabétique.


Le matin t'impose d'être "quelqu'un" (un étudiant, un citoyen, un être efficace). La nuit, tu n'es plus personne, tu es juste une conscience qui observe les superpositions. On n'extrait rien sous le soleil de midi ; on attend que la terre refroidisse pour que les fissures (les visages, les éléments) deviennent visibles.

La nuit, le temps de la vulnérabilité.


9 juin


On est face à la sidération de l’autre. On veut entrer en communion.
On veut simplement…ressentir. Être ému, transporté.

Un frôlement d’aile de l’oiseau.

Se sentir vivant, voilà tout ce qui compte.
 

8 juin

Passé le moment de flow où j’ai écrit, je ne sais presque plus ce que dire a porté, comment dire a été porté. Je cherche vaguement pour trouver, mais je sais bien qu’aucune manière n’est possible, aucun mode. Il y a bien le regard, il y a bien telle ou telle couleur, telle ou telle forme, oiseau, arbre, enfant. Il y a bien la photographie, la vidéo qui peuvent aider, qui peuvent faire support. Il y a l’expérience intérieure, qui peut partir d’une sensation physique. Il y a le déclenchement par la lecture, le prolongement de pensée d’une citation, le motif qu’elle soulève. Mais on ne sait jamais comment réellement provoquer, intentionnellement, la cristallisation, ce qui fait qu’une porte s’ouvre en grand. A un moment, une interconnexion a lieu entre ces différents médiums, le livre, la vie, la texture du réel, une référence, une conversation, mais il faut que l’on puisse tous les oublier pour que le poème advienne…


7 juin


Je ne peux qu’écrire qu’à la première personne, car je ne peux que ressentir par mon canal. Ce ne peut être qu’un récit sans personnages. Inutilité du personnage. Pas besoin de faire croire au réel. Il est là.
 

Retour de voyage. Deux jours où je n'ai pu rien ouvrir, rien faire. Paralysie dans une sorte de pulsion de rien. A Paris, totalement seul. Creux de l'été. Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien à écrire, que j'avais "l'inspiration" desséchée ; ou plutôt je me suis inventé l'idée d'écrire autrement que je ne sais manifestement faire pour que cela soit fructueux. Que cela ait plus d'impact avec un lectorat. Sortir de la confidentialité totale de mon travail. Incertitude et divagation, entorse à son éthique de continuer envers et contre tout. Mais, par effet de conséquence, je me suis également dit, bien sûr, que ces kilomètres de poèmes et de proses non publiés, ces deux recueils de poèmes refusés depuis deux ans épuisent et font douter de manière abyssale. A cela s'ajoute le fait qu'un ami cher (et éditeur) me considère depuis un certain temps maintenant comme un ambitieux, après quelques erreurs que j'ai pu faire en effet liées à mon désir de publier dans des endroits propices à la reconnaissance (alors que l'essentiel de ma pratique et de mon attitude, de toute évidence, va précisément envers tout cela ; c'est ce qui m'a par conséquent le plus meurtri, humilié, et mis en colère - ce qui est rarissime chez moi- d'être figé dans une posture, d'être considéré comme cela, surtout par quelqu'un qui me connait depuis dix ans..)  Mais en réalité, je n'avais pas l'énergie de travailler sans la présence de l'autre, dans un environnement urbain dont je deviens de plus en phobique.


Maupassant à Flaubert : "Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées médiocres et monotones..." (8 juillet 1878). "Je suis complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye à travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement."
 

6 juin

J’écris parfois pour simplement garder trace de l’inframince, des choses les plus infimes et apparemment sans intérêt. Je parle de mon Journal, de manière plus générale. Il y en a une bonne partie qui n’est constituée que de compte rendus factuels d’une journée. Noter les faits : C'est une tentative de prouver que le temps ne s'est pas évaporé. "J'ai marché là, j'ai mangé cela, j’ai vu cela, j’ai acheté cela au supermarché, j’ai vu untel. » C'est une preuve de réalité physique pour contrer l'impression d'être un fantôme.  Ce n’est même pas adressé…Ecrire pour archiver plutôt que pour communiquer. Quand on écrit pour lutter contre l'oubli, on n'est pas dans le partage, on est dans la sauvegarde. C'est une démarche presque muséale. Ne pas séduire un lecteur ou engager une conversation, mais chercher à fixer ce qui s'échappe, à donner une consistance matérielle à des journées qui, sinon, se dissoudraient dans le vide de la solitude, même si je suis maintenant accompagné. L'obsession de la trace, malgré tout : pourquoi? Si rien n'est noté, a-t-on vraiment vécu ? L’oubli…La trace écrite devient la preuve de son passage. Face à une vie qui semble m’échapper ou manquer toujours de structure, l'archive est le seul domaine où l'on garde le contrôle. Reste aussi le syndrome de l'inventaire. Tout comme j’accumule parfois des livres sans les lire, consacrant beaucoup plus de temps à vivre, ressentir, attendre, et écrire, j’accumule peut-être des écrits sans vouloir les partager. L'objet (le livre, le carnet rempli) rassure plus que le contenu. L’écriture joue alors là le rôle de « pharmakon ». D’ailleurs, un certain nombre de notes sont relatives à la fluctuation de mes états de santé liés au diabète. Des malaises nocturnes, une fatigue matinale..etc. Les nommer permet de me les mettre à distance.
Je note également, même si de moins en moins  ( puisque cela va de mieux en mieux) les ressentis : C'est le besoin de valider que cette souffrance est réelle, même si personne d'autre ne la voit. Une question de survie, pas de littérature. Ces notes, il y a une dizaine d’années, prenaient beaucoup de place. Sans ce travail d’ascèse du Moi souffrant, je n’aurais jamais pu écrire ce que j’ai écrit, qui cherche tout l’inverse. Impersonnalité, objectivité, dissolution.



Prose originelle de Tourbillon, démembrée ensuite pour le poème ( méthode récurrente)

 Tourbillon

Je m’avance dans l’eau, 

près des berges isolées, 

et m’allonge tête vers le ciel.


Au dessus de moi la voûte 

des arbres, les frondaisons. 


Dans l'eau, miroir inversé 

d'une forêt suspendue, 


je commence à tourner à l’horizontal.


Le bleu s'enroule autour de mon corps, 

linceul de soie liquide, 

dans un murmure d'écume. 

La tête chavire, légère 

de cette ivresse volontaire.

 

Vertige contrôlé. 


Les feuillages s'enroulent au-dessus de moi, 

mêlant l'ombre des branches 

à la transparence du courant. 


À chaque rotation, la frontière

entre la terre et l'onde

s'efface. 


La cime des arbres plonge 

dans le bassin, les racines s'élèvent 

vers les nuages. 


Dissolution sacrée. Transe, prière païenne. 


Aspiré 

par cette danse des feuilles 

et la lumière qui vacille, 

je ne suis plus seulement un corps qui tourne,
mais le point fixe conscient 

d'un cosmos végétal et liquide. 


Tourbillon de peau et d’air.

mercredi 5 août 2026

Dans l'embrasure

 

 

Dans l'embrasure 

j'entends, là, maintenant,

une rumeur sans fin des ébats 

avec la montagne 

de vacanciers en saison saturée:

ouverture inouïe du son général et assidu

tout ce fourmillement qui bruit 

impose un tempo à la pensée -


entre trilles et 

hurlements de joie d'enfants, 

s'épuisant à batifoler, 

à ne rien reconnaitre,

ou fomentant artistiquement

de faux pleurs 

des geignements de rois

recouvrant les remontrances de leurs parents

sous la pelletée assourdissante 

d'un obscur et énième chantier en temps creux -


basse sonore prégnante matière

première insufflée 

vers les doigts qui pianotent 

la tête toute écoute attentive

dans l'attente 

d'une soudure 

de sensations diffuses 

et éparses.

 

Prolongement de cri, enfant, mémoire de ces bruits

de chantier disséminés 

dans de si nombreux espaces parcourus

en pertes d'oeils et oreilles 

retrouvées

par cet air d'été. 


Dans ces creux d'après-midi lâche et volatile

(l'écho de toutes ces après-midi

lâches et volatiles)

sinuant 

comme le cerf-volant aperçu des persiennes

entre les ajours de l'aujourd'hui,

le geste 

d'inscrire, retenir

ces légers fils

en défaut de la totalité,

dans la profusion du présent:

verser dans le vers largeur détaillée, colorée, étoilée

de ce brouhaha capiteux, continuant

- vrombissements de guêpes, 

klaxons lointains,

incitations à la gourmandise 

d'adultes consentants, 

voix fluette de fillette  - 

à l'ombre 

d'une chambre sous le toit ; 

à la fois 

isolé et 

dans l'air partagé

près du vasistas ouvert sur l'infini

de musiques ordinaires

quelqu'un 

au milieu de la multitude.



lundi 3 août 2026

Tourbillon

 



 

Sous les arbres le vent tourne
dans l’eau cyclique

s’abandonner bras ouverts
jambes violemment 

pivotantes


bleu enroulé
autour du corps soie liquide
et miroir inversé
d’une forêt suspendue
feuillages enveloppant 

au dessus ombre

transparence 

dans le courant mêlées. 


Perdu vertical perdu
horizontal
transe
aspiré la lumière vacillante
les feuilles qui vibrent.
Conscience point fixe
dans le rythme tournoyant
emporte masses
végétales et liquides
ciel corps fond
tourbillon. 


(Lac des Ilettes, Sallanches)

 



dimanche 2 août 2026

Vivre / écrire

5 juillet

 

 La différence entre les animaux et les oiseaux c’est que les premiers ont un regard.

 

Trouver un équilibre entre le scriptible et le lisible.


Se penser soi-même permet à la création de mieux continuer à créer…La vie servirait de témoin. Nous sommes les yeux, les oreilles et l'esprit de l'univers. À travers nous, le cosmos fait l'expérience de sa propre existence.


Aux tensions de tous genres des poètes de l’intensité ( Rimbaud, Michaux, Artaud, Roger Gilbert Lecomte) je préfère in fine, sur le temps long, l’intensité calme. 


L’angoisse fondamentale. Plus que la mort, l’oubli, l’inexistence. Je ne sais pas m’abandonner à la vie. Qui est accepter que rien ne restera, ou si peu, de soi. 


Je n'aime ni les bars ni les restaurants. Aucun lieu de sociabilité institué comme tel. Je n'aime que la solitude des livres, des espaces sauvages. Et des amitiés sauvages, dans l’intimité d’une seule personne.  



4 juillet 


Pour un tempérament comme le mien, ancré dans une poésie de la tension, du corps et de la matière, l’écriture n’est pas un choix, c’est une fonction d’équilibrage. C’est une excrétion de l’excès. J’ingère une quantité massive de signes, d'images et de tensions. J’accumule une charge électromagnétique et émotionnelle. Si cette charge n'est pas transformée en texte, elle stagne et devient une menace. J’écris pour ne pas imploser. C'est une pression osmotique : l'intérieur est trop plein, il doit se déverser vers l'extérieur, la page, pour rétablir l'équilibre.



3 juillet 


C’est le moment où tout s’effondre pour soi. Un autre vertige. Le regard est pénétré de trous, le paysage est saturé d’ornières, le dehors est impraticable. Exister ne se mesure qu’à l’abîme. Les pas se font lourds, les idées se font sèches, rugueuses, figées. L’urgence semble être de sortir de soi, et l’étouffement devient de plus en plus intense à mesure que l’on essaie de lutter contre ce qui reste toujours en dedans. 


Lire est nécessaire à la survie. Quand nous lisons, une voix plus étrangère et progressivement familière, devient plus vaste et plus structurée que la sienne. Nous sortons de nous mêmes, nous nous soulageons du poids de devoir penser, structurer, organiser le chaos qui nous entoure. 

Je ne lis pas pour le plaisir, je lis pour ne pas m’effondrer.


Les mots des autres sont comme un nouveau corps, ou des prothèses à notre corps déficient. 


Je me rends compte que pendant longtemps l’écriture n’a guère joué qu’un rôle de nettoyant cognitif. Je devais survivre psychiquement, ainsi j’écrivais. 


2 juillet 


Je traite dans Feu la Ville, la Mer, la Montagne et la Forêt comme des états physiologiques. Fusion entre la géographie et son propre système nerveux. 


1er juillet

Il y a deux types d'écrivains : les bâtisseurs. Ils construisent des structures, des intrigues, des personnages comme on monte une charpente.
Et les capteurs. Je suis un écrivain de la réfraction. Mon esprit est un prisme. Si je n’ai pas de lumière directe (l'expérience, le choc du réel, le sel de la mer, la douleur du corps), le prisme reste noir. Je ne peux pas "inventer" le bleu si je ne l’ai pas vu percer le gris le matin même.


31 juin


Ma poésie travaille souvent sur la limite entre le corps et le monde. Dans la vie quotidienne, les sensations sont floues, éparpillées. L'écriture agit comme un scanner. En posant des mots secs, nerveux et précis, je redessine les contours de ma propre existence. Écrire  permet de me sentir exister physiquement. Chaque mot posé est une preuve de ma propre solidité face au vide de l'univers. Le monde est par nature muet et absurde. Ce besoin viscéral vient d'un refus de ce silence. J’écris pour répondre à ce qui ne parle pas. C'est une tentative de traduction perpétuelle. Je ne peux pas laisser le monde intraduit, cela me serait insupportable.


Plusieurs jours sans écrire, le souffle a été perdu, il faut muscler encore davantage la rythmique d’écrire. 


Beaucoup de gens cherchent à se perpétuer, à conserver quelque chose d'eux mêmes pour plus tard, après leur mort. Si ce n’est pas un enfant, c’est une oeuvre. Ou par exemple cette pulsion très contemporaine de photographies. Il faut sortir de cette idée à tout prix. Écrire comme on cueillerait une fleur, regarderait un paysage, comme on embrasserait une personne. 

 

L'écriture: une drogue dure. 

 

 

30 juin 



J’ai besoin de vivre chaque mot que j’écris. C’est une expérience en acte, rendre scriptible, rythmique le corps-esprit.
 

Bien souvent je n'aime pas retravailler, bien que cela soit nécessaire et que cela constitue un prolongement de la sensation déployée, dépliée. Mais c'est autant de sensations qui ne seront pas vécues dehors durant cet instant qui peut être long, incertain, pénible. 


Si je n’ai pas vécu ce que j’écris, c’est moins bien écrit.
J’ai l’intuition, vivant, à un moment, que cela va être écrit. Je dis à ma pensée de retenir l’image de la sensation, du mouvement de la sensation…et je peux la retrouver dans ma mémoire peu de temps après, la développer, l’étendre, lui donner une existence à part.

le rythme, qu’il se fasse bond et, crevant la vieille masure, / chemine au plus haut des cieux astrés » Segalen, Thibet

 

29 juin


Je me sens vivant en regardant deux fleurs et en apprenant leur nom, en mangeant, en marchant, en touchant une pierre, le sable, en regardant la montagne, en nageant, en parlant avec une personne que j'aime. En écrivant aussi bien sûr, mais j’ai équilibré le vivre et l’écrire. Plus que jamais.

« Vous ne pouvez pas murer l’horizon ». Vu tagué sur le mur d’une maison à Bandol.

28 juin

J’arpente les espaces, mesure en géomètre du poème, la surface disponible pour y introduire éventuellement une résonance, un écho à jamais dans la tête, ancrage mental indéfectible, bien plus puissant que toute promenade virtuelle. Il y a eu pied sur le macadam, repérage, étoilement, il peut maintenant y avoir mise en scène, projection, distorsion. Le voyage est l’amorce indispensable, l’élan vital et la possibilité d’une continuité buccale entre deux lieux. Écho mâché du lieu. Il faut qu’il y ait un référent sensoriel basique, que je peux après modifier. Je peux réellement ressentir à distance ce que j’aurais pu ressentir si j’avais continué le voyage par exemple.


Comme Hemingway. S’arrêter au milieu d’une phrase pour la reprendre le lendemain.


27 juin


Tout fait poème. Tout parle. Est ce un problème?

Tous les événements sont arbitraires. Nos décisions ne viennent pas de nous.
Aucune responsabilité réelle. Le cerveau fait ce qu’il peut. Même hors des conditionnements. Nous sommes dirigés par l’esprit de la matière elle-même.
Une vie bonne est la fluidité même, faire ce que l’on a à faire, sans intention, à chaque instant de notre vie.

J’écris parce que c’est le plus simple. Un stylo, une feuille, ou un ordinateur et un fichier.  

Être toujours au plus véloce de la sensation, au plus rapide, et simple. Pas de médiation, pas d'outils sophistiqués

Parfois ma nature se repose.


Être admis par la nature en ses arcanes les plus cachées, ou rester en deçà.


L’oiseau est à lui même sa propre trace. Il emmène son corps dans l'air, et le repose.


Il imaginait une vision plus importante que tout le paysage, et les rêves, et les rêves éveillés.

 

samedi 1 août 2026

Vivre/écrire


 Photographie de Claude Simon, Table d'écriture

 

 

26 juin

 

 Toujours cette impression d’enfoncer le regard dans la masse profuse du réel et de n’y rien retirer que mon propre égarement. Égarement lié à une boulimie interprétative, un besoin de signifier absolument tout ce que je vois, fait, pense, dit. Embrasser un réel qui en réalité me le rend mal et me dévore en retour. Écrire, donc, pour tenter de contenir.

 

 25 juin



Il s’agit de passer de l’idée de faire œuvre à celle de tenir un relevé d’incorporation.
Le texte comme excrétion organique. Je considère parfois mes mots comme de la sueur ou de la respiration. Ils sortent parce que le corps est en contact avec le froid, le schiste ou la marche. Ils n'ont pas besoin d'être beaux, ils doivent être exacts au niveau sensoriel. Si le mot est rugueux comme la pierre, il est bon.
D’où l’écriture-flux et sans arrêt, obcessionnelle. Noter les sensations à la volée, sans ponctuation si nécessaire, pour ne pas briser l'élan de l'incorporation. L'objectif est de réduire au maximum le temps entre la sensation (par exemple, l’eau froide sur ma peau) et son inscription sur le papier.


J’ai du mal à travailler s'il n'y a pas d'éléments. C'est exactement ce que Gracq appelait avoir besoin d'un "support conducteur". Sans le contact physique, l'imaginaire ne s'allume pas.

 

24 juin 


Quelle liberté qu’un corps!

 

 23 juin


Le regard est un insatiable dévoreur de matière. Il digère aussi vite qu’il avale.

Il oublie et rend au monde.

 

Le jour égare, la nuit concentre.

 

Faire du mieux que l’on peut chaque jour dans les pensées et les actes qui donnent du sens à l’absence et à la perte; qui les accompagne et les fait vivre à nos côtés?

 

Écrire sans nécessité est ce possible?

 

C’est oublier de dire je pour commencer à écrire. 
 
 

 22 juin

 

La pluie qui tombe ce soir, sans crier gare. Elle est venue se superposer à ma lecture de la nouvelle traduction du Livre de l’inquiétude de Pessoa. Les passages étaient assez humides, et alors que j’avais figé la journée dans sa lumière et sa douceur, cette pluie, soudainement tombe.

M’émeut cette photographie du Saint-Jérôme du Caravage qui tombe aussi, elle, sempiternellement, du mur, et que je recolle, en laissant juste assez de chance pour que la photographie retombe. Car soudainement, c’est l’image d’Épinal du sacré, très viriliste, qui tombe devant la Madeleine en extase du Caravage punaisée juste à côté. La photographie ne tombe jamais au même endroit.


21 juin


Que l’écriture devienne une physiologie plutôt qu’une littérature. Le livre comme objet fini m’ennuie ; c’est sans doute parce qu’il ressemble à un cadavre de l’expérience : une chose figée, empaillée, alors que ce que je cherche est la vibration du moment où le monde entre en moi.


La perte permet le jaillissement. 

C’est de longue haleine. 

Il suffit de commencer. 

Mais cela a déjà commencé et cela n'aura jamais de fin, même après la mort du petit véhicule personnel. 

 

Une écriture qui mime les éléments, le corps dans les éléments.



20 juin



L’écriture est pour moi une manière de garder trace d’expériences de fusion, au présent, et aussi une manière, au sens rythmique, d’y être, même séparé - le mode par défaut du cerveau, qu’il convient de briser par tous les moyens. Ou parfois, aggraver l'écart, mais ne pas en faire une vérité ontologique. Quand on a éprouvé plusieurs fois l'adéquation totale entre soi et le monde, on sait bien, intimement, que l'esthétique de la fragmentation, souvent combiné à un matérialisme convaincu, en général obtus (auquel j'ai pu - naïvement, non lucidement - croire) n'est pas suffisante pour rendre compte de notre relation au monde.  On ne peut se départir, même scientifiquement (surtout, scientifiquement, et de plus en plus) d'une mystique et d'une métaphysique.

Sismographier : enregistrer la vibration. L’écriture comme prolongement métabolique.



19 juin


La phrase a un pouls. Si j’écris avec le bon rythme, je calque l’écriture sur ma biologie. Une phrase longue et fluide (comme l'eau ou l'air) ralentit mon rythme cardiaque. Une phrase courte et percutante me redonne de la vigueur.


18 juin


Mon esprit est une machine qui tourne trop vite. Poésie de l’urgence, mots-soupapes. Les poètes du calme n'ont pas ce problème : ils sont le bruit eux-mêmes, ils se fondent dedans. Moi  je suis en lutte contre ma propre fréquence. La marque des poètes de la tension : écrire pour transformer le chaos en rythme.


17 juin



Le texte de Fanny Lambert, se Renifler quasi bestial, est fort, aiguisé. Intense. On s’y perd, on le reprend, on s’enfonce dans ses vides et ses brisures. Ce texte fait ce que je demande à la poésie...Il n’a pas dû être simple à écrire - moins dans la forme que dans le fond - et on ne doit pas savoir trop qu’en dire….laisser le poème parler..

Si nous décidons que tout ce qui traverse les sens est digne d'écriture, nous ne manquons jamais de matière. Le mutisme vient souvent d'un excès de tri : on rejette 90% de ce qu'on vit parce que ce n'est pas "assez profond". L'écriture totale accepte tout.

Il y a, dans mon écriture, ce désir de figer le présent, d'inscrire la sensation dans la roche du langage pour qu'elle ne s'efface pas. Les mots deviennent alors des couches géologiques : ils s'accumulent, se compriment, s'ossifient. C'est la part de volonté, la tentative de dompter le paysage, d'y laisser une signature qui résistera au vent et à l'acide. L’écriture comme fixation du vertige.
Mais parallèlement, le texte est bien sûr habité par ce qui s'échappe. Il y a une fragilité intrinsèque dans les fragments, une volonté de rester éphémère. Les mots cherchent à conserver la fluidité de la fumée, la vibration de l'air, le rythme syncopé du corps qui monte. L'écriture comme entretien du frémissement.


16 juin
 

Trouver une image physique, une image perceptive, et la développer. Voilà mon travail.
Un flux de conscience, un flow de mots, une image qui se précise et se déforme à la fois. Un phénomène de transe verbale et physique, imagée.


Mon mode d'écriture est organique. J’écris avec mes cellules. Je dois garder une forme de densité minérale.


Ecrivain-athlète, écrivain sédimentaire.


Vivre une heure d'intensité totale (une nage, une marche, une observation de la lumière) et passer quelques minutes à déposer l'encre de cette sensation.

Rester poreux. Affûter le regard, rendre la main comme organe de la vue encore plus précise.

Écrivain de bureau: automutilation.
 

Construire un récit par aimantations.


Sédiment par sédiment, j’invente ma manière.


Je ne suis pas une lampe qui produit sa propre lumière, mais un miroir qui doit être exposé au monde pour briller.



vendredi 31 juillet 2026

Ascension


Je marche maintenant sur un chaos de pierres grises, un ressac figé de moraines et de glaces qui glissent sous l’effort, sédiments d’un monde érodé. L’immensité blanche me dépouille, dans la morsure du froid et la pureté des lignes. L’esprit se laisse traverser par la lumière, l’éclat brut du jour. Je bois l’air à longs traits ; le souffle est rare et saccadé. Plus je continue à monter des pentes abruptes, et à regarder de l’avant, dans le soleil qui darde et m’éblouit, plus ce bleu vertical, coupant, pesant sur le blanc, m’apparaît comme une brûlure, une évidence d'azur épaissi si pure qu'elle confine au noir. Toutes les montagnes que je vois: états d'être, aspirations pétrifiées. Un nuage s'effiloche au sommet, une pensée trop légère pour le silence ; un craquement lointain, une cascade de pierres rappellent la vie qui gronde sous la glace. De moi il ne reste que ce pas, et le suivant, négociant entre mon souffle court et cette roche si exigeante dans cette certitude intime : nous ne faisons que passer, mais la montagne, elle, se souvient de l'éternité.

La montée ne cesse d’être plus exigeante, plus aride. Le paysage a perdu ses dernières nuances pour se figer dans un tête-à-tête brutal entre le schiste sombre et l'éclat de la neige. Le sentier est un alignement précaire de pierres au milieu d'un désert de débris minéraux qui s'élève à perte de vue. L’air s’est encore raréfié, chaque inspiration devient une manière d’incorporer ce vide immense. Autour, les parois de roche noire, orgues, se dressent comme des murailles ; elles coupent le vent et ferment l'horizon derrière moi pour ne laisser d'autre issue que la pente. La roche se referme comme une mâchoire de fer noir. Le froid sec m’enveloppe, fige la sueur sur la peau, travaille. Parfois, une fracture nette révèle la vérité du sol : une épaisseur de cristal bleu et dur, une chair gelée qui soutient la masse des éboulis.

La lumière frappe le flanc des aiguilles avec une violence sèche, détachant les reliefs dans une netteté presque irréelle. Le pas est lent, lourd de la masse minérale tout autour, de chaque fragment de roche ; une vibration lourde, sourde, comme si les montagnes se parlaient à travers. Chaque pas provoque un léger glissement, un murmure de petits cailloux qui roulent vers le fond de la combe, rappelant la fragilité de mon ancrage, mais le regard, sans repère horizontal, reste aimanté par le col invisible qui m’attend là-haut. Bientôt ce seront des pointes acérées, des arêtes vives qui découpent le ciel comme des lames. Le schiste noir s’effrite sous les doigts si l'on cherche un appui, matière morte qui se détache en morceaux plats. La terre s'étire en longues vagues de toundra rase, un tissu végétal jauni par le gel qui tente encore d’habiller l’ossature de la roche. Des lignes de murets s’avancent sur ces pentes obliques, squelettes d’enclos abandonnés qui ne gardent plus que le passage du vent. L’herbe abdique lentement face au minéral brut. Chaque pas m’arrache un peu plus à la pesanteur des vallées habitées. Le chemin se redresse encore, abandonnant toute courbe pour mordre directement la roche friable. La terre ici est à vif, délavée par les fontes et griffée par les éboulis. Sous la semelle, le schiste se détache en petites dalles plates qui glissent avec un cliquetis sec, une musique minérale qui s'accorde au rythme saccadé du cœur. L’effort est une manière d'épouser la verticalité, de forcer le corps à s’aligner sur l’angle droit des parois. Autour de moi, l'espace s’élargit en même temps qu'il se dépeuple. Les grands dômes de neige pure restent immobiles à l’horizon, repères fixes qui semblent reculer à mesure que l'on s'en approche.

Mais après tous ces arpentages, tous ces paysages parcourus, j’abandonne la possibilité de la marche : les jambes ne peuvent plus avancer sans réveiller une douleur insupportable. Je boite, tout en continuant à marcher des heures durant, mais je ne peux continuer à faire l’ascension de la Montagne sur ces genoux gonflés, ces chevilles meurtries. Je m’arrête lorsque je ne peux plus faire un seul pas, et arrive péniblement au dernier hameau sur ce chemin sans fin de la plus haute montagne de la Montagne. Un homme me propose de lui louer un cheval. J’accepte aussitôt. Et très vite, un autre rythme prend alors possession de mes membres : j’épouse le déclin du relief avec le balancement lourd et régulier du cheval, une alternance de secousses sourdes qui résonnent le long de la colonne vertébrale tandis que les sabots martèlent le sol instable des moraines basses. J’avance dans une obstination partagée avec le cheval, un pacte muet. Le regard reste fixé sur la nuque de l'animal, sur ses oreilles tendues vers le haut, cherchant avec lui le col invisible où la terre finira par s'arrêter pour laisser la place au ciel. Le pas se verticalise encore davantage, confiant le mouvement à la tension des jarrets et à l'équilibre précaire du cheval. Un vertige permanent. Les étriers balancent au-dessus de pentes de terre nue et de débris clairs qui glissent sous le flanc de la montagne. Je m'ancre dans l'oscillation régulière de l'encolure, cette cadence lourde et répétitive qui surmonte les ruptures du relief. Le fer des sabots arrache des étincelles sourdes aux dalles de schiste, un cliquetis continu qui résonne dans la combe étroite.

Le cheval avance d'un pas sûr parmi les vagues d'éboulis calcaires, le collet tendu vers le bas, s’accommodant des dalles glissantes et des roches coupantes avec une dextérité remarquable, trouvant l’adhérence là où la terre s’effrite, là où je ne vois que de l’instable. Nous devenons un seul couple de chair et de muscles ; je reste suspendu à ce corps animal, acceptant l’engourdissement de ma pensée dans le balancement, les mains serrées sur le cuir brut des rênes, tendu vers le moment où le relief finira par s'ouvrir sur l'espace total du col. Le cheval s'essouffle, son flanc bat contre mes jambes, mais sa volonté ne fléchit pas. J’en suis très impressionné et ma reconnaissance est sans limites. Je le caresse pendant la descente, l’encourage à demi-mot, ayant conscience de l’effort immense que je lui demande, et de l’épuisement qu’il subit. Je souffre avec lui à chaque fois qu’il utilise tout le poids de son corps pour descendre parmi les pierres tranchantes avec tout le poids de mon corps sur le dos. Il a toujours l’extrême délicatesse de ne pas me faire tomber. Cheminant avec le cuir de la selle, la chaleur rude de l’animal et le rythme de sa marche, je n’ai d’autre repère que cette ligne de crête infinie qui monte doucement vers les cols invisibles. Le cheval continue de porter mon corps, son pas résonnant sourdement entre ces murailles de calcaire, à travers une déchirure de la terre : nous progressons au fond d'un canyon de schiste beige où les parois se rapprochent jusqu'à confiner le regard dans une fente de lumière. Je cavale entre des empilements de sédiments millénaires. La poussière s'élève en volutes fines autour de mes jambes, se mêlant à la sueur de la robe du cheval, une matière grise et sèche qui s'infiltre partout, effaçant les contours des vêtements et de la peau. Le balancement de la selle est la seule mesure du temps qui reste dans ce labyrinthe minéral où tout semble avoir été pétrifié. Autour de nous, le paysage s'est dépouillé de toute trace vivante. Les murets de pierres sèches dessinent de lointaines lignes géométriques sur les reliefs inférieurs, tandis que les grands dômes blancs continuent de dominer notre avancée.

Le corps n'est plus une arête droite tendue vers le ciel ; il est assis, balancé, soumis aux flexions et aux secousses de l'animal qui grimpe. Je sens à travers la selle la chaleur de la bête, son souffle lourd qui monte dans l’air glacé, mêlé au mien. La pente ne faiblit pas, elle s'attaque directement à la terre grise et pelée des dernières crêtes. Les lacets du sentier se resserrent, virages en épingle où le cheval doit pivoter sur place, frôlant le vide à chaque détour. A un moment, dans un passage particulièrement rocailleux et relevé, à la pente glissante, le cheval perd pied avec ses pattes, chute la tête en avant et manque de me faire tomber dans le ravin. Chaque pas du cheval soulève une volute de poussière calcaire, une cendre blanche qui vient blanchir le poil sombre des montures et se mêler à la sueur des robes. Le balancement de la selle est l'unique battement qui subsiste dans ce couloir muet où le soleil vertical écrase les ombres au pied des sabots.

Les parois sont des vagues de pierre pétrifiées, de grandes rides horizontales soulevées jusqu'aux nuages qui racontent le retrait des anciennes mers. Quitter le fond du canyon, c'est retrouver l'immensité aride des croupes pelées. Devant moi, la marche des yaks ne connaît pas de trêve : ils forent le désert de roches coupantes et de glace alignés en une colonne de formes sombres suspendues entre les terrasses de débris clairs et l'épaisseur d'un ciel d'un bleu presque noir.

Autour de moi, le relief se déploie en de grands bassins de sédiments, cicatrices de torrents disparus depuis des siècles. L'œil, si longtemps confiné dans l'étroitesse des couloirs de roche, se déploie désormais jusqu'aux confins du monde, là où les lignes de crêtes herbeuses viennent butter contre la grande barrière des glaces. Devant nous, les grands dômes blancs se sont soudés les uns aux autres ; ils ne sont plus des apparitions isolées, mais une présence totale, un Mur de neige et d'azur qui semble interdire le ciel. La lumière du jour s'y fracasse avec une force crue, détachant la blancheur des cimes de la nudité ocre du plateau inférieur. Le paysage s'est dépouillé pour ne devenir qu’une présence pure: Montagne, majuscule et sans âge, dressée, d'un coup, sans transition, un grand mur de lumière solide qui abolit la distance. Je marche et quitte la terre des hommes, m’enfonce dans une géographie poussant le vivant dans ses derniers retranchements. À force de fixer cette blancheur crue, mes yeux se saturent, se vident de leurs propres couleurs ; je ne sais plus si la clarté vient du soleil ou si elle sourd directement de la matière. Un sang blanc. Des cathédrales de glace vive jaillissent de la pente, aiguilles acérées et séracs en équilibre instable, immobiles dans leur chute millénaire, des vagues figées au moment précis de leur écume, prêtes à s’effondrer dans le muet. Fragilité et dureté mêlées. Rien ne bouge, hormis la masse sourde des yaks. Ils avancent à pas lourds, le poil long et poisseux de poussière minérale, frôlant les murets de pierre sèche. Une bâche verte fixée sur le dos, ils portent la charge sans un regard, leurs cornes recourbées fendant le brouillard laiteux. Leurs sabots cognent le sol meuble, laissant derrière eux l'odeur acide de la bouse fraîche et de la laine mouillée. La terre ici ne produit que de la ronce sèche et de la roche friable ; elle s'accommode, elle aussi, avec le peu. La matière hésite entre le solide et le vide. Mon souffle s'accorde à cette rareté, devient lui-même une ligne ténue, suspendue dans l’air immobile. L’œil s'épuise à chercher une verticale : tout n’est que cassure, surplomb, plan incliné. Je redresse ce qui est courbé en moi, jusqu'à ce que le corps devienne une arête, un angle droit, une simple réfraction de la lumière. La matière s'exhibe dans sa plus stricte obscénité : de la roche qui n'a d'autre fonction que d'être là, monumentale et stérile, indifférente au souffle. Je fixe le point le plus haut en une dérive immobile.

Je traverse ce silence comme des ombres portées, acceptant que la verticalité vide ce qui reste de bruit en nous pour ne laisser que la réfraction du jour. C’est au milieu de ces blocs erratiques, immenses fragments de quartz et de schiste arrachés aux crêtes souveraines, que ma silhouette noire dessine un point de chair infime et solitaire, tentant de tracer une ligne de marche dans l'illisibilité absolue d’un terrain où chaque pas provoque une mini-avalanche de poussière grise qui retombe aussitôt dans le silence d'une disproportion totale. Le visage s’avance face au vent vertical, les yeux mi-clos pour parer les squames de glace vive soulevées par les rafales et le foulard bleu retenant le menton contre la morsure d'un air trop rare, alors que la peau, tannée et brûlée par la réverbération du zénith, devient le capteur physiologique de cette raréfaction extrême. Tout s'efface par excès d’espace, les sommets reculant sous le passage des nuages rapides qui rabotent les arêtes tandis qu'en contrebas, au fond de la cuvette d'éboulis sombres, des ombres d'animaux immobiles restent têtes basses contre la tôle grise des abris, laissant le jour s'en aller par les cimes blanches pour ne restituer au marcheur que le froid qui s'insinue par les articulations et la certitude d’avoir atteint l'os du relief, là où la matière renonce définitivement à se laisser nommer. Des lambeaux de tissus usés par le gel, cordes de prières décolorées par le soleil, claquent contre le ciel noir. Ils ne disent aucun mot, ils ne portent aucun nom ; ils sont les sédiments des passages humains, des traces légères qui s'effritent.

Atteindre ce point, c'est se vider. Le regard porte désormais sur les deux versants à la fois, embrassant une immensité de dômes et de crêtes blanches qui moutonnent jusqu'à la courbure de la Terre. L'esprit n'a plus de centre, il s'est disséminé dans les courants d'altitude, emporté par le sifflement continu du vent qui rabote les cimes.

La plaine d'altitude s’élargit, immense table ocre soulevée à hauteur de nuage. La terre sous les sabots a perdu l’aridité grise du schiste pour se vêtir d'une toundra rase, une herbe sèche et roussie par les hivers que le vent courbe d’un seul mouvement régulier. Le pas des chevaux s’assourdit sur ce tapis végétal coriace, devenant un martèlement sourd qui s'accorde au sifflement continu de l'air.

Je chevauche à flanc de croupe, le corps penché pour épouser le dénivelé de la steppe. L'espace est si vaste que le mouvement de l’homme et du cheval semble s'y dissoudre ; j’avance sans avoir l'impression de changer de lieu, immobile au centre d’un cercle de collines beiges qui ondule jusqu’aux confins de l’horizon.

À l’extrémité de ce désert herbeux, la barrière blanche ne me lâche pas. Les dômes de nacre et les pics acérés se détachent avec une netteté chirurgicale sur le fond du ciel, masses fixes et souveraines qui mesurent notre petitesse. La lumière s'y réfléchit avec une violence froide, jetant des éclats de miroir par-dessus les vallées inférieures déjà noyées dans la poussière.

Je fais corps là où le monde végétal finira par abdiquer sous le règne de la pierre vive.

Il n’y a plus d'ici ni d'ailleurs, plus de repères humains. J’incorpore à l’os de ma pensée la pureté géometrique du relief.

Je décide de redescendre. Le paysage des cimes souveraines commence son lent mouvement de retraite, les dômes inviolés et les grands séracs de glace bleue remontant vers le ciel pour ne plus former qu’une barrière monumentale et abstraite qui ferme l'horizon, tandis que la lumière perd de sa violence blanche, s’adoucissant en reflets ronds sur les crêtes fauves qui annoncent le retour imminent des vallons.

Je descends emporté par le roulis monotone de l'animal qui s’accorde à la pente, sentant la peau de mon visage s’apaiser et tout mon corps devenir plus léger sous un air qui se dépaissit à chaque lacet du sentier, se réchauffe, et où l’altitude ne me fait plus haleter au moindre effort. Les derniers névés s'effacent au profit d’une terre rousse et stérile où la roche garde en elle, comme une brûlure sourde, l’empreinte exacte de la raréfaction absolue dont on s'éloigne à chaque pas. Je descends jusque dans le noir le plus profond de la nuit, je me perds dans la montagne,  Redescendre, c'est voir la lumière s'obliquer, perdre sa blancheur crue pour s'habiller d'or et de poussière. Le soleil descend à l'horizon, étirant les silhouettes des marcheurs sur les replats de débris minéraux. Nos formes terrestres deviennent d'immenses lignes sombres, de longues figures fluides qui avancent sur le sol gelé, nous devançant comme pour annoncer notre retour vers les terres basses. Le bas des vallées se remplit déjà d'une nuit bleue et froide, un lac d'ombre qui monte lentement à l'assaut des pentes. Seuls les plus hauts sommets retiennent encore un éclat de feu mourant. Dernière lueur de cuivre. La Montagne s'éloigne derrière moi, elle redevient une idée, une forme pure qui se détache sur le ciel assombri, tandis que mes pas me ramènent, pas à pas, vers le monde du bruit et des hommes.


Vers l'arbre/ Un corps de fleur

  Vers l’arbre   Arbre. Je tire l’eau du sol avec toi. De tout mon corps, j’absorbe les rayons de l’air comme les feu...