vendredi 5 juin 2026

 Essaimé

Le basculement:  essaim de pensées m’insèrent dans un tissu cellulaire ; je sens passer la matière opaque vers une transparence provisoire, toucher, éclore, prolonger ; racine devenue réseau, géographie sans terre. Empruntant des formes continuées par delà la mort.

jeudi 28 mai 2026

L'île de feu

 

A mesure que le bateau fend la houle, que je me faufile entre les vagues, une île se fait de plus en plus mystérieuse, malgré que j’en discerne de plus en plus ses reliefs. Un cratère fait tourner les nuages dans leurs altitudes, les attire dans une danse trouée, floconneuse, vague, contrariée dans ses couleurs, un nuancier de gris. Les nuages dansent en volutes, comme des mains graciles, et leurs allongements font s’étirer tous mes membres. Cette ile noire défile, longue masse sombre et plate dont le sommet est invisible, entouré d’un brouillard épais dont on soupçonne qu’il émanerait du volcan, mais le ciel pèse tant sur la terre que c’est plutôt le volcan dans l’oeil qui monte vers le nuage.

C’est à l’horizon qu’une forme surgit de l’eau, la silhouette d’un autre volcan, immense, dont le corps apparait comme une condensation de brume plus dense que le ciel. La mer, elle, n’a pas de vagues, seulement un frémissement de surface sous un ciel bas, saturé de gris. Tout semble dans un calme relatif. Nappe immobile. L’eau s’étend jusqu’à perdre ses limites, devenant une plaque de zinc opaque où la lumière ricoche doucement. Je reviens à l’île dont le rivage semble comme entaillé net, une côte de cendre absolue qui plonge dans une eau déteinte, couleur d'étain ou de lait caillé, et le noir minéral ne se mélange pas à la mer, il la repousse, comme si son territoire était à part et inviolable.

J’accoste, et marche dans un désert de lave noire entouré d’eau jusqu’au cratère fumant. Au sommet du volcan, il n’y a plus de bateau, il n’y a plus de côte, plus d’humain, il n’y a plus de retour possible ; le monde s’est effacé, pour ne laisser que le chaos des éléments: une mer immense et tourmentée qui semble vouloir avaler l’horizon, la brume qui se lève à tous les endroits du paysage, et ce ciel qui soudain s’ouvre… Le vent m’arrache à la vision de la lave coulante, je dois me recroqueviller sur moi-même, ne plus regarder de face le paysage. La sauvagerie me somme de ne plus la regarder, de ne plus participer: je suis ici en terre hostile, non-humaine, ma place n’est pas dans ce désert calciné. C’est un théâtre des éléments dont je suis le seul spectateur, qui n’a pas été invité ; son chef d’orchestre m’enjoint de ne pas rester là. Et pourtant je sens que je dois vivre ce que je ne suis pas censé vivre. C’est alors qu’une pluie imprévisible d’une violence inouïe s’abat sur moi, un déluge, un rideau de plomb cinglant, qui frappe le sol noir en rafales, et tournoie avec la puissance du vent, qui hurle entre les failles du cratère. La pluie a un tel poids que je perds pied, je me déséquilibre, je manque de tomber, tombe, me relève. Je suis trempé en seulement quelques secondes, totalement liquéfié, tremblant de froid, je n’ai rien pour me protéger, ma peau ruisselle d’eau venue du large, et la terre gronde, tremble, le cratère en face de moi continue à pousser ses torrents de lave, la cendre sur laquelle je marche et qui m’environne totalement devient d’une mollesse inouïe, et la noirceur austère et sèche du sol basaltique commence à se désagréger.

Je me sens minuscule, un minuscule souffle de vie, une masse de chair informe dans un océan qui se déchaine, et une terre qui sous mes pieds murmure encore sa puissance ancienne: une violence absolue, froide et sourde, sans grâce ni explication. La peur cède la place à une plénitude, celle d’être en présence d’une réalité épaisse. Je reprends la mer apaisé.

 

 

(Krakatoa, février 2026)

 

 


mercredi 27 mai 2026

Prolifère

 

Prolifère. Prolifère, prolifère. Proféré, prolifère. Dans l’infime mouvement parfois. Prolifère. Oiseaux, arbres, fleurs, enfants. Profère, prolifère. Maintenant un arbre l’immense toi, dedans, au cœur, prends sa couleur. Emprunte les stries de son écorce, sinue dans les linéaments noirs. Fais du vert avec son putréfié de départ. Imagine. La croissance en accéléré de cet arbre. Tout en vert, jouissance, prolifère. Proliféré. Arbre l’immense soi maintenant…emprunté, donné-contre-donné. A l’univers. Prolifère. Maintenant, maintenant, maintenant, vas y, prolifère. Dans le bébé qui marche et pleure devant toi, et te voit et t’attend. Et t’entend. Comme toute chose partageant particules, on s’entend. Te tend les bras, l’autre. Comme il ouvre le monde à sa multiplication. A sa prolifération…Je suis, je suis…ces jambes, petites, qui tâtent le sol, ces mains qui touchent tout, cherchent le mouvement. Cherchent le mouvement qui fera brièvement sens et dira qu’une chose peut être existe, là, maintenant. Donnera la frontière avec soi, pour mieux en jouer, et jouer. A se perdre, à se disséminer. Dans le moindre mouvement, prolifère. Tu marches et tu marches et plus. Tu marches, et plus tu marches, et plus tu. Te colles à la matière du monde, mais…halluciné, proliférant…hallucinatoire prolifération, soi partout, disséminé dans l’hallucination, tous, l’animé. Et l’inanimé. Tremblant l’œil, devenu ça, puis ça, puis cela…et celui-ci, et celui-là, mais flou, mais sort, mais sort de l’œil et rentre, s’entremêle, laisse la place à l’autre, qui dort, qui dort, et recommence, soufflant, soufflant, dérivant, dérivant…La matière est infinie, elle ne s’arrête pas, je ne sais pas m’arrêter, je ne sais pas où je m’arrête, où sont les bords, dois je contenir ? Mais je coule avec elle…Elle ne s’arrêtera pas avec moi, continuera, participerons nous encore à sa circulation, atome, poussière, autre corps ? Suffisamment sauvage. Dans la boue colle ton œil, violent. Avec ce que donne le vent là. Masse d’air, pénétration de la chair. Par delà les organes, proliféré vent, air, boue, terre, et…Animal, rat sous le feuillage. Qui parcourt son espace courbe. S’enfuit au bruit. Mais mais aussi, en même même temps. Une pomme, pomme, pomme de pin, pin, tombe dans mon œil…je la sens, que faut-il ? Y mettre le poing, le poing, le définitif au paysage, cogner arbre, pâquerette, étendue, toujours plus étendue, mais…le détail ? Proliférons, entre les deux.  

 

Prolifère.

 

La tête au ciel.

Regarde le poudroiement des frondaisons.

 

Prolifère. Prolifère dans le vert

d’en haut soutenu par la lumière,

d’en bas la tête s’augmentant couleur. 

 

Prolifère.

 

Monte. Monte par le rythme…

 

Dans l’herbe marche sur les arbres,

découpe sa frondaison au sol, fais toi un nouveau corps.

 

Mets moi dans ta main au bac à sable, petite, ratisse avec la pelle.

 

Deviens deviens l’arbre.

De la tête prenant sa mesure…Une frondaison seule formant forêt.

 

Es-tu la face ou le revers de la feuille, le vert-lumière ou le vert-obscur?

 

Ma tête au ciel ne distingue plus. 

Sous l’étouffante chaleur, oiseaux, arbres, compressés, vitrifiés. 

Odeur puissante d’extinction.

 

Ce que donne le vent est masse d’air,

pénétration de la chair

par delà les organes. Dans la non-appartenance…

 

Et tête au ciel plus je souffle, plus je souffle et plus…le soleil darde, darde, et.

Rompt les limites.

Selon le soleil, rien ne se perd de la…butant dans le mental.

Les gens quand ils regardent les arbres

grandissent comme les arbres. 

 

 

Prolifère. Atomise.

Dans l’interminable travail de la matière-vocable.

Dans le suffisamment sauvage.

Seul qui rend les mots aptes à conduire au poème. 

 

La petite remplit un verre à la fontaine

pour lancer l’eau sur la pelouse. 

 

Soi tout contenu, puis.


Tout éparpillé.

 

Nourrissant la pelouse, entrant, se mêlant à l’herbe.

Changeant sa couleur. Proliféré. Du ciel au sol.

 

Prolifère.

 

Ta bouche est mon pied, j’empiète, et m’emporte,

avec un bout de corps autre, je lui apporte. 

 

Entre toutes voix, des essais, des essaims, en bruits de bouches, voix qui passent par. Toutes les bouches, qui passent par. Toutes les morts. Qui viendront après les bouches.

 

 

Les jeunes filles assises sur ces bancs, déjà elles mêmes, j’entends leurs voix,

elles sont en moi, elles sont en voix,

sans elles je n’ai pas d’oreilles, le bruit fait de moi une oreille,

fait de moi un lieu vers lequel…l’impermanence. L’interdépendance.

 

Prolifère.

 

Je suis cette femme qui dessine, cette femme qui tourne une page,

et ne suis rien à la fois.

Je suis cet homme qui photographie un brin d’herbe

je suis, ne suis pas, alternativement,

cette discussion entre deux étudiants.

 
Je suis dans l’intervalle. Du proféré, du proliféré.

 

Entre tes yeux lisant,

et ma bouche déformant.

 

Pour toi le monde qui ne s’agrippe pas assez au corps.

 

Par la parole, tu as tourné la tête vers moi, tu as fait immédiatement, je l’ai vu, de mes particules un corps assemblé, solidifié, et jusque dans leurs plus merveilleuses nuances, ajointées, un visage.

 

Tu as proliféré prolifiquement vers moi, toi

dont je connais seulement

les renvois de clignements,

et de mots, gentiment.

 

Hapax.

 

Je me multiplie rapide, anarchique, d’éléments divers. Dans tout organisme adulte ou même vieillissant. Subsistant dans quantité d'éléments immortels, qu'il suffirait d'isoler. Pour les amener à manifester. Leur pouvoir de prolifération

 infinie.

 

Indéfinie.


 

 

Parallèlement l’eau.

Fait glisser dans un autre état.

 

Télescopages. 

 

Papillon dans l’œil, le suivre,

suivre son œil le suivant

marchant son propre œil, s’ouvrant, se refermant,

comme les ailes.

 

Violence du dehors où s’assemblent les éléments

sans l’intervention d’une personne…

 

Proliférant.

 

Langue jusqu’à la bouche, abreuve. 

 

Main baladeuse, tête butineuse,

avec les éléments seuls

trouvera prolongement à la musique, à la parole.

 

Seul là. Avec vous.

Et tous dans ce chant saccadé.

 

Ouvert à l’indifférencié. Dévorant les relations,

dans l’outrecuidance des proférations.

Des proliférations.

 

Prolifère.

 

Je déplace

ce qui jouit du dehors

vers l’intervalle, 

diffuse à l’entour, de couleurs mêlées,

et m’endors.

 

Dans l’agité vif et l’interconnecté,

le qui va-et-vient, se cogne et rentre, sort,

force centrifuge…

 

ne pense pas qu’il y aura pensée. 

 

Pluie, pluie, il y aura gros bouillon. Toute la chair grossira…

proliférante, dans l’interminable. Qui profère.

Se profère, lui même, dans l’atmosphère.

 

Disséminées les gouttes sur la tête, dans la flaque,

étoilement, et

jointure des deux.


 

 

Le monde te choisit un corps, une fonction.

 

Tu enfouis ta tête dans le buisson comme l’oiseau, là, maintenant…

 

Une lame dans la flaque fait trembler l’œil et…on embrasse soudain un ciel dans son noir.

 

Après le noir, tu as oublié le je.

 

Tu profères pour approfondir

l’élargissement de partout nulle part.

 

Prolifère.

mardi 26 mai 2026

Danser au dessous du volcan

 

Danser au dessous du volcan

 

Je descends dans une immense plaine de sable noir, de cendres froides, striée par des rides d’érosion, imitant le mouvement d’une mer disparue ; je marche silencieusement, dans l’opaque, le pas s’enfonçant doucement dans cette poussière de basalte, le bruit étouffé par la suie, avec la sensation d’un corps pulvérisé à chaque pas, allant vers sa disparition, une nuit de brume laiteuse, d’où émerge au loin, à mesure que l’œil accommode, la base d’un cône. Sans savoir quelle distance j’ai parcouru, et en combien de temps, j’arrive au rempart de la caldeira, une muraille de terre sombre et verticale, aux flancs lacérés par des siècles de coulées de boue et de pluies acides. L’œil absorbe la violence de cannelures profondes dévalant une pente, des griffures à même la chair du relief : des muscles écorchés sous la poitrine, des fibres sèches mises à nu après une déchirure. Et l’œil écoute une ancienne explosion. Des silhouettes immobiles surgissent du brouillard sur des chevaux nerveux au poil recouvert de suie grise, le visage masqué jusqu’aux yeux par des foulards épais pour se protéger du soufre qui sature l’air, attendant au milieu de nulle part, sentinelles muettes de ce désert, intégrés à la bête et au paysage avec la même évidence passive que ces blocs de lave refroidie.  Je me rapproche et observe des visages tannés, aux pores ouverts, des trous dans la roche, une intimité forcée avec la cendre. Je ne leur adresse aucun mot ; je me contente de les saluer légèrement, d’un signe de la tête. Je me rapproche du cône, et pose la main sur la texture de la lave refroidie, vitrifiée, scorie noire, qui a été feu, qui est maintenant écorce morte. Je commence à gravir, le souffle court, pris à la gorge par l’odeur de soufre qui prend à la gorge, assèche la bouche, pique les yeux.  Le long du chemin très accidenté, les hommes ont dressé une bibliothèque de pierre. Des centaines de dalles de schiste noir, alignées sur des murets de soutènement, portent l'empreinte de caractères usés par le vent. La langue s'est faite minérale ; elle se lit avec la pulpe des doigts qui parcourent les incisions de la roche. Chaque stèle est une couche de temps supplémentaire posée sur la moraine, une sédimentation de voix disparues fixée dans la matière froide.

En haut, sur le bord du cratère, l’œil plonge dans un grand vide blanc d’où remonte ce grondement sourd, une vibration continue qui remonte par la plante des pieds. Juste un rideau de fumée blanche, opaque, lourde, montant d’un estomac géant, une chair minérale rongée par ses propres sucs gastriques : des tissus calcifiés, des encroûtements jaunâtres, exposés à l’air libre après une ouverture:  plaques acides s’accrochant aux parois, maladie de la roche.

Et puis je vois une enfant, soudainement, au bord de ce cratère, noyée dans la brume. Elle danse, l’enfant, elle danse. Ses pieds nus frottent doucement la terre noire ; ses mains esquissent un corps plus grand ; elle bouge dans la lumière dorée maintenant que le soleil s’est levé. Elle n’arrête pas de danser, et personne n’est là pour l’arrêter. Elle semble n’avoir pas de père ni de mère. Il n’y a personne autour d’elle, personne ne l’accompagne, personne ne la protège. Elle n’en a pas besoin ; une présence l’accompagne, une présence la protège, ne fait qu’un avec elle : l’énergie de cette Montagne, qu’elle soit celle du feu ou celle de la glace. Elle est seule, seule avec la Montagne, et elle danse, elle danse au dessus du volcan. Je tends l’oreille, et entends chanter tout doucement, lentement, simplement pour accompagner ses gestes ; une mélodie fragile mime la lenteur et la vitesse des pas.

Légèrement en contrebas, je danse à mon tour, en la regardant se découper dans le ciel et découper l’espace avec son corps dansant, et je tente d’être aussi oublieux de mes propres gestes, innocent, comme si danser était le prolongement direct de notre condition, aussi évident que le fait de manger ou de dormir. Je la regarde en souriant, elle ne me voyant pas, toute occupée à s’incarner, dans un état de transe naturelle, gracieuse et enlevée. La Montagne avec elle se fait si proche, et la danse emporte les crêtes dans un mouvement vertigineux maintenant que je ne la vois plus, me libérant de sa présence magnétique, inventant mon propre mouvement, tournant mon corps sur moi-même jusqu’à l’épuisement…J’emporte maintenant la Montagne avec moi, m’accaparant sa force, m’emparant de sa blancheur, me l’incorporant, devenant aussi silencieux et mouvant qu’une planète sur son orbite, mais accélérant, décélérant à ma guise, ne voyant bientôt plus qu’une seule couleur dans mes yeux, une blancheur lumineuse, tournoyante, accordée, un seul corps de personne, en tous points relié, et j’entends et j’entends, un doux chant qui continue, plus fort, entêtant, un doux chant venu de lui.

 

lundi 25 mai 2026

Dans le volcan

Je continue ma route, et avance dans ce paysage qui ne cesse de se métamorphoser, et d’imposer à la vue de nouveaux reliefs toujours plus changeants. Je traverse une forêt primaire avant d’arriver sur un autre cratère à la géologie violente, aux parois abruptes, mêlées de roches aux teintes sulfurées, enserrant un lac bleu-vert, d’une acidité extrême, de cette couleur ne semblant pas appartenir à ce monde ; cette couleur vue fugitivement, mais qui s’ancre maintenant dans la rétine, un angle mort avec lequel je vois tous les paysages ; il y aura cette couleur désormais à côté de toutes les couleurs vues.

 

 Vertige : beauté mortifère, menace vibrante.

 

Soufre, métamorphique: dépôts cristallisés, jonchant le sol comme des fragments de roche, matière poreuse, friable ;  à chaque pas elle s’effrite et se mêle à ma propre texture. Je sens sous les pieds cette tiédeur acide, cette vibration sourde qui est une matière cherchant à se transformer sans cesse.

Épiderme ouvert, peau écorchée du monde : Je marche sur une plaie.

Des hommes, dans ce paysage de désolation, sublime et hostile à la fois, viennent chercher du soufre qui recouvre le sol et s’entasse dans des paniers en osier, des extensions du corps, des muscles et battements de cœur, de tissu ponctuant le paysage : une anomalie colorée. Les gestes se répètent à une échelle géologique : manipuler, charger, monter, prendre les bonnes positions  pour éviter de se tordre le dos. Chorégraphie du poids. Chaque pas est un dialogue avec l’escarpement ; je les observe monter, descendre, lentement, attentifs, patients, résignés, courageux : figures sculpturales de l’éphémère dont la silhouette se découpe sur l’immensité grise du cratère, gravant sa trajectoire dans une matière immuable. Je regarde ces hommes, je regarde le temps se laisser déplacer, centimètre par centimètre, par la force fragile d’un organisme humain. Je me sens élément parmi d’autres, intégré à tous ces hommes, aussi fragile et captif des éléments qui nous constituent que le paysage. Paysage inhumain qui a pris forme humaine. 

 

Volcan, chambre d’écho : chaque son - le craquement des roches, le souffle du vent, le crissement du soufre - redouble un silence dense de sa mineralité ; un silence qui me regarde, nous regarde.

Dans l’air lourd, la chaleur sourde, l’odeur piquante, j’ai une conscience accrue de ma propre respiration. J’inspire le volcan, par bouffées. Ici je trouve une consistance qui me dépasse.

Soufre : en sédiments teintant le sol d’un jaune saturé, et fumées s’échappant des entrailles du volcan, créant des voiles opaques. Air-matière. Dissémination physique du volcan dans l’atmosphère. Je vis dans la couleur, un jaune qui imprègne le corps, dans sa texture, sa poussière se déposant sur les muqueuses, les vêtements. Je porte le paysage sur moi, il me pénètre, la roche par son émanation me pénètre. Une épaisseur de plus. J’ingère le paysage par la bouche, avec ce goût de minéral acre, une brûlure disant la présence immédiate de la matière. Je respire la consumation, la patience immense de la roche. L’air modifie le rythme de mon sang, influx colonisant mes poumons. La matière informe ma pensée, elle devient elle aussi inégale, instable, brûlante. Chambre de transformation où souffle et souffre s’épousent, s’annulent. Interaction chimique.

 

Arrivé devant le lac, la fumée l’enveloppe totalement. Ça et là, encore quelques traces de ce bleu turquoise ; je me sens dilué dans l’indistinction, et soufflé, les bords disparaissent et un autre corps circule ; une danse minérale étouffante et grisante dans laquelle les quelques pas que je continue à faire sans but ne sont que des pulsations brèves. Je m’arrête totalement, et malgré la toxicité insoutenable de l’air, je reste immergé dans l’inhalaison des fumerolles. La tête tourne, le vertige devient physique. Mais aucun poids, aucune fatigue, aucune peur ne m’empêchent de sentir ce que je suis venu chercher inconsciemment ici. L’indifférence grandiose du volcan, par son immensité écrasante, en arrivant tout à l’heure, m’avait rappelé aussi à l’altérité. Tout à l’heure la lourdeur était mon lieu, descendant lentement, péniblement dans le cratère. Mais ici, restant dans les flammes, comme enterré par les couches de lave, au cœur du volcan, noyé dans le gaz, ne voyant presque plus le ciel, mon corps cesse d’être une résistance à la terre. Immergé comme dans l’océan, je me laisse traverser ; je peux manger le soufre, manger le bleu du lac par les yeux, cette bouche de cendres et d’acide qui ne demande plus de sens, manger la cendre par le souffle. Peut être le volcan me dévore t’il à cet instant, mais je l’ingère aussi ; le volcan est ce qui en moi demande à être minéral ; il ne me répond pas mais me contient. C’est toujours un soulagement que de sentir cette souveraineté silencieuse : n’existant pas pour lui, je peux me perdre dans ses strates. Plus je cherche à l’incorporer, plus je mesure l’abîme qui nous sépare. Et c’est dans cet abîme que je trouve la plus grande liberté : celle d’être, le temps d’un souffle, où je laisse un peu de mon corps, le volcan lui même. Dans ce temps très long, le souffle se déchire, ma peau, mes poumons brûlent par endroits ; la douleur qui commence à inonder ma bouche, dans laquelle je sens le goût du sang, devient une forme de langage, le volcan marque son empreinte en moi. La douleur où je ne peux plus regarder mais seulement ressentir. Acteur et victime: la terre me dévore tout en me laissant exister brièvement comme part d’elle même : fusion par la saturation et par la perte de soi. Pourtant, même dans la douleur la plus aiguë, le lac reste acide, la roche indifférente. Je suis le souffle, un passage, qui dans l’instant où il se mêle totalement à la fumée, se rappelle qu’il est encore une chair jamais totalement minérale.

Je ramasse une épée de souffre, encore rouge dans la main, qui remontée à la surface, redeviendra jaune. Je remonte lentement, et observe une dernière fois cet éblouissant cratère, d’eau, de pierre et de fumée en me demandant ce qui reste dans le regard quand l’émanation constante des fumerolles donne l’impression que tout a été consumé. 

 

(Kawa Ijen, février 2026)


 


dimanche 24 mai 2026

Vivre/écrire


Peur de ne pas avoir assez de temps pour tout vivre.

 

Nous n’avons bien sûr que cette vie, et les sensations dont nous composerons notre quotidien feront notre vie, que nous le voulons ou non. Pure nécessité que cette vie sensible.

 

Nous prenons acte des sensations telles qu’elles nous sont données, imposées par notre corps, et telles qu’elles se déploient nouvelles dans l’espace de la page.

 

L’interdit de lire. Face à la possibilité infinie d’écrire.

 

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes au vide qui se creuse, laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. Georges Perec, Espèces d’espaces.

 

(Octobre 2015)

samedi 23 mai 2026

Avec le chat

 

Je traverse le chat par mes yeux, je vois ses os danser, et il est tout hérissé par ma main, il jouit d'apprendre son corps par un autre corps. Le chat redécouvre son propre corps dans ma main, et touchant sa fourrure, ma peau s’extériorise poils - un nouveau dedans félin - et ma caresse sur son dos est double sur ma colonne. Les vertèbres sont humaines et animales à la fois : une même souplesse, et souplesse aussi dans l'oeil, où chaque élément est plus en relief, spongieux. Le chat sait que je l’aime, que je sais lui donner du plaisir. Il voit ma main savoir, il sent mes yeux observer la meilleure manière de caresser son corps. Il épie le moindre prolongement possible - évident pour lui, nécessaire - du mouvement de la main, de la caresse, du plaisir. Il me regarde dans les yeux avant de les fermer dans un ronronnement vibrant. Je ferme les yeux et je ronronne par la main, les oreilles, j’incorpore les vibrations du chat par mes propres ondes, les particules qui viennent s’imbriquer dans nos deux corps à la fois ; je suis dans le chat et je me caresse par sa peau, je suis le caressé de la peau - il me caresse par ses yeux que je ne vois pas mais que je sens sur tout mon corps ; il me donne son amour, son attention, je suis le regardé du chat et le pénétré du chat, son ronronnement s’intensifie et s’infiltre dans toutes les cellules de ma peau, il transforme, à mesure qu’il avance dans mon corps, tous mes organes, je prends spontanément, yeux fermés, la position du chat, je m’asseois et me recroqueville souplement entre mes jambes, entre mes bras, je m’allonge dans mes membres jusqu’à pouvoir les toucher avec ma tête. Je viens glisser ma tête dans la tête du chat, je ronronne de plus belle et lui aussi, nous sommes un seul ronronnement absolu, rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, ooooooooooooonnnnnnnnnnnnn, rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, oooooooooooooo, nnnnnnnnnn, je découpe les syllabes et les consonnes du ronronnement pour encore mieux en jouir, quand le chat lui continue sur le même rythme, cela crée une musique légèrement discordante, nous sommes légèrement à contre-temps, nos oreilles se touchent tendrement, doucement, dans les interstices d’une harmonie physique et spirituelle ; il arrive lui aussi maintenant à légèrement ralentir son rythme, il se met au diapason de mon ronronnement, nous sommes un seul et même ronronnement conjugués, nous sommes un seul et même corps animal qui jouit, une seule et même souplesse enveloppée dans ses organes, une seule et même respiration consciente et tranquille, présente, longue, et texturée.

Je me déshabille, et me love dans mes jambes et mes bras, dans les poils de mes jambes et de mes bras, j’arrondis tout mon corps, je m’enveloppe dans ma propre peau, j’imagine la queue du chat en moi, qui entoure le tronc, une main longue, très longue qui borde mes pattes, mes coussinets, mes mains autrement animalisées ; le contact du fauteuil les accueille et aide à la métamorphose, et je touche les pattes du chat, qui est maintenant complètement blotti contre moi, dans la même position ; j’apprends de la douceur du dessous de ses pattes, toutes griffes retirées, la propre douceur de mes mains maintenant félines, je les touche, les caresse, fais le tour de leur paume avec mes propres doigts, m’insinue entre ses pattes, et prends la texture de son corps en moi, je la fais circuler jusqu’à mes mains explorant, touchant, caressant les mains du chat ; ce sont mes propres pattes internes que je découvre progressivement, avec lesquelles je saurai aussi maintenant et à l’avenir me caresser moi-même et éprouver la singularité physique et spatiale d’une patte de chat ; et le chat m’aide à me transformer, il caresse mes pattes maintenant avec ses mains, doucement, lentement, en me regardant ; il s’étire dans mes bras avec ses pattes, il tremble de plaisir, il me donne la direction de mon étirement présent et à venir, il m’apprend à me détendre sans limites, sans communes mesures, sans réfléchir, sans m’identifier à mon corps mental d’homme ; il m’invite à le rejoindre dans la pleine conscience qu’il a de son corps jouissant, jouant,   il accompagne de l’œil l’élasticité devenue maintenant extrême de tout son corps, se frottant à la douceur du tapis, étalant ses jambes, étirant ses bras dans la matière duveteuse du tapis, improvisant une danse à l’horizontale, jouisseuse, érotique, s’amusant avec le touché différent que provoquent les improvisations physiques de ses déplacements joueurs ; et je me mets à l’imiter complètement, sans réfléchir, juste à côté de lui, je n’ai plus besoin de le regarder, j’ai compris, j’ai compris toute la liberté dont je peux jouir, que je peux me permettre à la seule puissance de ma pensée; et je me mets moi aussi à m’étendre démesurément, franchissant allègrement des limites physiques que je croyais infranchissables, je me mets à m’étaler de long en large sur le tapis, je plante légèrement mes griffes imaginaires soutenues par mes ongles dans la voluptueuse matière spongieuse du tapis, je me détends tout en profitant de la masse incroyablement dense et longue de mon propre corps, qui m’autorise un nouveau déploiement dans l’espace.

vendredi 22 mai 2026

Senti des sommets

 

 

 




Comme d’un temple dont le toit aurait été arraché, des piliers de grès, des doigts de géants pétrifiés se détachent du sol, demeurent suspendus dans un lait de brume, comme de la vapeur pure, percent, perforent le ciel d’un silence vertical ; le vertige est ici une érection de la terre ; l’oeil décolle du sol, flotte en apesanteur, absorbé par le vide entre les colonnes ; avec lui le corps tout entier immobile survole le paysage - pensée effilée dans la brume au rythme d’un sang lent, minéral : la montagne devient une colonne vertébrale. Le paysage se fragmente en archipels de pierre et de lichen flottants, travaillés jusqu’à l’os par l’érosion, laissant des parois lisses, verticales, des murs muets où rien n’accroche, sauf quelques pins torturés cloués par le vent, cicatrices vertes : je marche à leur pied et j’attends que le vent m’érode moi aussi, l’empreinte de la pierre dans la paume. En bas, l’eau court, fragilise le poids d’éternité du minéral ; je laisse ma main entrer dans le ruisseau, me porte à un autre mouvement, horizontal, m'emporte ; je regarde mon corps courir les perspectives sinueuses d'une autre démesure, et rétablis doucement l’équilibre.




(Zhangjiajie, Wulinghuan, mars 2026)

 Essaimé Le basculement:  essaim de pensées m’insèrent dans un tissu cellulaire ; je sens passer la matière opaque vers une transparence pro...