samedi 1 août 2026

Vivre/écrire


 Photographie de Claude Simon, Table d'écriture

 

 

26 juin

 

 Toujours cette impression d’enfoncer le regard dans la masse profuse du réel et de n’y rien retirer que mon propre égarement. Égarement lié à une boulimie interprétative, un besoin de signifier absolument tout ce que je vois, fait, pense, dit. Embrasser un réel qui en réalité me le rend mal et me dévore en retour. Écrire, donc, pour tenter de contenir.

 

 25 juin



Il s’agit de passer de l’idée de faire œuvre à celle de tenir un relevé d’incorporation.
Le texte comme excrétion organique. Je considère parfois mes mots comme de la sueur ou de la respiration. Ils sortent parce que le corps est en contact avec le froid, le schiste ou la marche. Ils n'ont pas besoin d'être beaux, ils doivent être exacts au niveau sensoriel. Si le mot est rugueux comme la pierre, il est bon.
D’où l’écriture-flux et sans arrêt, obcessionnelle. Noter les sensations à la volée, sans ponctuation si nécessaire, pour ne pas briser l'élan de l'incorporation. L'objectif est de réduire au maximum le temps entre la sensation (par exemple, l’eau froide sur ma peau) et son inscription sur le papier.


J’ai du mal à travailler s'il n'y a pas d'éléments. C'est exactement ce que Gracq appelait avoir besoin d'un "support conducteur". Sans le contact physique, l'imaginaire ne s'allume pas.

 

24 juin 


Quelle liberté qu’un corps!

 

 23 juin


Le regard est un insatiable dévoreur de matière. Il digère aussi vite qu’il avale.

Il oublie et rend au monde.

 

Le jour égare, la nuit concentre.

 

Faire du mieux que l’on peut chaque jour dans les pensées et les actes qui donnent du sens à l’absence et à la perte; qui les accompagne et les fait vivre à nos côtés?

 

Écrire sans nécessité est ce possible?

 

C’est oublier de dire je pour commencer à écrire. 
 
 

 22 juin

 

La pluie qui tombe ce soir, sans crier gare. Elle est venue se superposer à ma lecture de la nouvelle traduction du Livre de l’inquiétude de Pessoa. Les passages étaient assez humides, et alors que j’avais figé la journée dans sa lumière et sa douceur, cette pluie, soudainement tombe.

M’émeut cette photographie du Saint-Jérôme du Caravage qui tombe aussi, elle, sempiternellement, du mur, et que je recolle, en laissant juste assez de chance pour que la photographie retombe. Car soudainement, c’est l’image d’Épinal du sacré, très viriliste, qui tombe devant la Madeleine en extase du Caravage punaisée juste à côté. La photographie ne tombe jamais au même endroit.


21 juin


Que l’écriture devienne une physiologie plutôt qu’une littérature. Le livre comme objet fini m’ennuie ; c’est sans doute parce qu’il ressemble à un cadavre de l’expérience : une chose figée, empaillée, alors que ce que je cherche est la vibration du moment où le monde entre en moi.


La perte permet le jaillissement. 

C’est de longue haleine. 

Il suffit de commencer. 

Mais cela a déjà commencé et cela n'aura jamais de fin, même après la mort du petit véhicule personnel. 

 

Une écriture qui mime les éléments, le corps dans les éléments.



20 juin



L’écriture est pour moi une manière de garder trace d’expériences de fusion, au présent, et aussi une manière, au sens rythmique, d’y être, même séparé - le mode par défaut du cerveau, qu’il convient de briser par tous les moyens. Ou parfois, aggraver l'écart, mais ne pas en faire une vérité ontologique. Quand on a éprouvé plusieurs fois l'adéquation totale entre soi et le monde, on sait bien, intimement, que l'esthétique de la fragmentation, souvent combiné à un matérialisme convaincu, en général obtus (auquel j'ai pu - naïvement, non lucidement - croire) n'est pas suffisante pour rendre compte de notre relation au monde.  On ne peut se départir, même scientifiquement (surtout, scientifiquement, et de plus en plus) d'une mystique et d'une métaphysique.

Sismographier : enregistrer la vibration. L’écriture comme prolongement métabolique.



19 juin


La phrase a un pouls. Si j’écris avec le bon rythme, je calque l’écriture sur ma biologie. Une phrase longue et fluide (comme l'eau ou l'air) ralentit mon rythme cardiaque. Une phrase courte et percutante me redonne de la vigueur.


18 juin


Mon esprit est une machine qui tourne trop vite. Poésie de l’urgence, mots-soupapes. Les poètes du calme n'ont pas ce problème : ils sont le bruit eux-mêmes, ils se fondent dedans. Moi  je suis en lutte contre ma propre fréquence. La marque des poètes de la tension : écrire pour transformer le chaos en rythme.


17 juin



Le texte de Fanny Lambert, se Renifler quasi bestial, est fort, aiguisé. Intense. On s’y perd, on le reprend, on s’enfonce dans ses vides et ses brisures. Ce texte fait ce que je demande à la poésie...Il n’a pas dû être simple à écrire - moins dans la forme que dans le fond - et on ne doit pas savoir trop qu’en dire….laisser le poème parler..

Si nous décidons que tout ce qui traverse les sens est digne d'écriture, nous ne manquons jamais de matière. Le mutisme vient souvent d'un excès de tri : on rejette 90% de ce qu'on vit parce que ce n'est pas "assez profond". L'écriture totale accepte tout.

Il y a, dans mon écriture, ce désir de figer le présent, d'inscrire la sensation dans la roche du langage pour qu'elle ne s'efface pas. Les mots deviennent alors des couches géologiques : ils s'accumulent, se compriment, s'ossifient. C'est la part de volonté, la tentative de dompter le paysage, d'y laisser une signature qui résistera au vent et à l'acide. L’écriture comme fixation du vertige.
Mais parallèlement, le texte est bien sûr habité par ce qui s'échappe. Il y a une fragilité intrinsèque dans les fragments, une volonté de rester éphémère. Les mots cherchent à conserver la fluidité de la fumée, la vibration de l'air, le rythme syncopé du corps qui monte. L'écriture comme entretien du frémissement.


16 juin
 

Trouver une image physique, une image perceptive, et la développer. Voilà mon travail.
Un flux de conscience, un flow de mots, une image qui se précise et se déforme à la fois. Un phénomène de transe verbale et physique, imagée.


Mon mode d'écriture est organique. J’écris avec mes cellules. Je dois garder une forme de densité minérale.


Ecrivain-athlète, écrivain sédimentaire.


Vivre une heure d'intensité totale (une nage, une marche, une observation de la lumière) et passer quelques minutes à déposer l'encre de cette sensation.

Rester poreux. Affûter le regard, rendre la main comme organe de la vue encore plus précise.

Écrivain de bureau: automutilation.
 

Construire un récit par aimantations.


Sédiment par sédiment, j’invente ma manière.


Je ne suis pas une lampe qui produit sa propre lumière, mais un miroir qui doit être exposé au monde pour briller.



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