Avec la vache
Je m’en vais, je pars, je prends le premier bus. Le véhicule m’abandonne en fin de journée au milieu d’une grande plaine boisée dans laquelle je marche longtemps, très longtemps, sans savoir où je vais ni ce que je cherche. Au loin, d’immenses colonnes de fumée signalent des constructions humaines : la partie émergée d’un monstre de métal et de béton dont les ombres s’étirent jusqu’à l’horizon. À quelques kilomètres, j’entends des hurlements d’animaux. Soudain, une silhouette surgit et avance à toute allure dans ma direction.
Maintenant, je cours vers l’animal. Le sol est un chaos de pierres calcaires pointues qui m’esquintent les pieds, mais je continue. L’animal fonce sur moi : c’est une vache. Énorme, massive, capable de tout emporter sur son passage. Pourtant, je n’éprouve aucune peur. Elle choisit de venir à moi à travers l’hostilité du paysage où le ciel noir se cogne contre la roche. Je suis profondément ému par cet être seul dans l’inanimé de la plaine. À quelques centaines de mètres, je me mets à siffler doucement pour lui faire comprendre que je suis là. De loin, je lui parle déjà. Je la vois qui ralentit, étonnée, puis se met à trotter vers moi. Elle pousse un mugissement qui sonne comme un appel à l’aide — un beuglement puissant et fragile, prolongé de soubresauts. La tête redressée pour porter au loin, elle me prévient d’un danger. J’essaie d’imiter son cri. J’écoute si ardemment que sa voix résonne en moi ; j’ouvre la bouche et, tandis qu’elle n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres, je lui adresse un meuglement à la fois doux et puissant.
La vache s’arrête presque en entendant mon appel. Je m’approche très doucement en lui adressant plusieurs beuglements plus courts. Je découvre son visage : elle a les yeux injectés de sang et de terreur, le museau rétracté, la peau tendue, et sa respiration est rapide, saccadée. Tout son corps essoufflé par la course dévoile une impressionnante musculature. Elle dégage une puissance et une vitalité incroyables. J’aurais aimé être cette vache à cet instant, ayant tout déployé pour survivre.
Immobile ou presque à quelques mètres de moi, elle me dévisage d’un air surpris et réitère son cri pour tester ma réaction. Je lui réponds sur la même tonalité, avec une légère inflexion rassurante. Ses yeux, furieux et agités, s’apaisent soudainement. Elle me regarde et bascule la tête d’avant en arrière pour me désigner le bâtiment grisâtre au loin. Je pousse un autre beuglement, plus doux encore. Lentement, je m’approche. C’est elle qui ne bouge plus, observant chacun de mes gestes. À chaque fois que je décèle dans ses yeux la moindre crainte, je m’arrête et pousse un chant long et répété, comme une musique harmonieuse que nous seuls pouvons comprendre. Arrivé à la hauteur de son corps immense, il me suffit de tendre le bras pour la toucher. De lourdes gouttes tombent de son visage au même instant que les miennes. Les mains mouillées de mes propres larmes, je caresse doucement son bas-flanc. Elle a un rapide soubresaut, puis tout son corps se détend. Sous ma paume, je ressens la densité de l’animal : ses fluides, la chaleur de son sang, l’énergie de ses organes.
Sensible à mes caresses, la vache se rapproche, venant appuyer sa grande tête contre mon épaule avec une délicatesse infinie pour ne pas me blesser. Nous nous regardons visage contre visage ; je lis dans ses yeux une confiance absolue. Ces gestes partagés ont une puissance de réparation. Nous dressons désormais notre présence en un équilibre partagé : nous composons un corps hybride où elle prend la puissance de ma pensée et je prends l’immensité de sa chair.
Je colle mon corps contre son cuir. Délivrée de toute peur, elle sait que je vais la sortir de là. Je m’emploie à lui trouver un abri discret dans la forêt voisine avant d’attendre le crépuscule pour retourner vers le complexe métallisé. Par le trou d’une porte grillagée, mon regard plonge dans l’ombre immémoriale. Un cochon est là, encagé, déjà abandonné à la mort. Il me regarde. Dans son œil réside tout le vivant qui agonise face à l’extinction — un soupçon de cage, de crieurs et de violence inutile. On y lit une innocence et une tristesse sans fond. La courbe douce de son dos et sa queue délicatement bouclée sont des grâces dans la nuit : une existence entière, avec son poids de vide dans les côtes, qui dédaigne la violence avec laquelle ses membres seront bientôt dispersés dans la clarté froide des barquettes en plastique.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire