Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser des milliards de vies microscopiques à chaque foulée, que je vois grouiller… Je peux tout toucher de mon corps par mes yeux acharnés, je peux toucher les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.
Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Par mes pieds, je retrouve une mémoire millénaire du corps éprouvant la terre. Ils savent spontanément quelle position, quelle allure adopter pour respecter les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.
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