mardi 18 août 2026

Le feu avec toi


La fumée est un excrément du feu. La fumée ne gagne pas, la flamme brûle d’un éclat gardant en elle la possibilité du désir. J’alimente le feu par désir de fusion réciproque, pour faire don de la chaleur de mon foyer à un être élu. J’avais longtemps exploré la lumière sur les choses, la manière éclatante dont elle avait de souligner leurs bords, de faire jouer les surfaces ; désormais je préfére la chaleur ; seule celle-ci peut aller à l’intérieur des êtres, s’insinuer entre les organes, pénétrer dans le cœur de chacun ; suivre la manière dont le feu enveloppe un corps puis s’enfonce plus avant dans sa chair. Le feu s’aide de l’air pour accéder à une plus grande profondeur de la matière ; ouvrant les fenêtres, j’utilise les forces du vent pour attiser le feu, et le renvoyer à l’hôte que j’accueille. Mourir dans le feu, avec tout le monde. Tout l’univers s’anéantit avec la pensée de ma mort dans les flammes.

Aujourd’hui, je rencontre un homme sans domicile fixe dans la rue, et lui propose de partager un moment avec moi devant le feu. Son visage boursouflé par l’alcool semble s’apaiser à la vision du feu, et son corps, qui a tant affronté le froid terrible de cet hiver, aussi radical que la chaleur de l’été, respire maintenant le bonheur de se laisser pénétrer par la chaleur traversant tous ses os, ses peaux et ses organes. Je coupe aussi mes longs cheveux au ciseau de cuisine pour les lui donner par poignées noires, qu’il ait encore plus chaud malgré les températures de cet automne, de plus en plus invivable. Je fais pousser mes cheveux pour en donner aux vieillards chauves de ma rue, qui errent comme des âmes en peine. Et un peu de moi vit en l'autre.

 

Avec une femme, que je connais depuis longtemps, je suis devant le feu. Je mets ma main dans le feu, avec elle. Elle m’a appris depuis longtemps que les mains peuvent ne pas brûler dans le feu. Je l’ai vu, il y a longtemps, porter sa main à une bougie, rester longtemps sous le feu de cette bougie, sans avoir mal. Son visage était calme. Elle ne regardait plus la bougie. Elle me regardait. Elle souriait. Elle m’embrassait la main, au dessus de la bougie. Elle me disait que c’était moi qui la brûlais de l’intérieur. Quand je l’embrassais, elle me disait que sa bouche brûlait, et que cette brûlure s’étendait à sa peau, à ses organes, que tout son être se consumait. Dans son œil je voyais la flamme de la bougie, dans son œil tout s’éclairait, et son œil s’ouvrait au même rythme que sa bouche, son œil souriait avec la même lenteur adorable que sa bouche. Maintenant, je la regarde encore. Elle regarde le feu. Elle me regarde, car elle sent le poids de mes yeux, je pèse de mes yeux sur son visage, sur son corps. Nous nous regardons, longuement, le visage plein et calme. Nous regardons le feu. Elle se lève, me prend la main, et m’emmène devant le feu. Elle met ma main dans le feu. Elle brûle terriblement ; j’esquisse un geste de retrait, mais elle insiste, en prenant ma main dans sa main, en entourant ma main de sa main et en la serrant fort. Je sens que ma main ne brûle plus, je sens même un froid agréable emplir ma main. Nous restons comme cela longuement, les deux mains suspendues au dessus du feu. Deux pierres de peau suspendues au dessus du feu. Nous regardons nos mains, et nous nous regardons. Puis elle libère ma main, met sa paume contre ma paume, et plonge les deux mains dans le feu. C’est ma main qui est sous la sienne. Et je n’éprouve aucune douleur. Je sens la puissance de sa main, la puissance de ses muscles dans la main. Je sens qu’elle m’aime, la main, et que les yeux qui regardent ma main m’aiment. Alors je n’ai plus peur, et je n’éprouve aucune douleur. Je sens les flammes sur ma main, entourer ma main, mais je sens d’abord l’énergie de la main qui enveloppe. Et j'ai surpris le feu en elle, en nous.

Maintenant j'entends ta main qui me parle dans ton sommeil. Je vois le rêve dans lequel nous sommes tous les deux, nos corps très loin. Je me pose comme un oiseau sur une branche dans ta main. Tu la refermes, je suis encore là. Tu l'ouvres, je peux t'ouvrir. Je parle avec toi toute la nuit derrière l'espace. Je vois tes mots et à chaque fois, un nouveau visage, un nouvel espace, une nouvelle nuit.

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