samedi 23 mai 2026

Avec le chat

 

Je traverse le chat par mes yeux, je vois ses os danser, et il est tout hérissé par ma main, il jouit d'apprendre son corps par un autre corps. Le chat redécouvre son propre corps dans ma main, et touchant sa fourrure, ma peau s’extériorise poils - un nouveau dedans félin - et ma caresse sur son dos est double sur ma colonne. Les vertèbres sont humaines et animales à la fois : une même souplesse, et souplesse aussi dans l'oeil, où chaque élément est plus en relief, spongieux. Le chat sait que je l’aime, que je sais lui donner du plaisir. Il voit ma main savoir, il sent mes yeux observer la meilleure manière de caresser son corps. Il épie le moindre prolongement possible - évident pour lui, nécessaire - du mouvement de la main, de la caresse, du plaisir. Il me regarde dans les yeux avant de les fermer dans un ronronnement vibrant. Je ferme les yeux et je ronronne par la main, les oreilles, j’incorpore les vibrations du chat par mes propres ondes, les particules qui viennent s’imbriquer dans nos deux corps à la fois ; je suis dans le chat et je me caresse par sa peau, je suis le caressé de la peau - il me caresse par ses yeux que je ne vois pas mais que je sens sur tout mon corps ; il me donne son amour, son attention, je suis le regardé du chat et le pénétré du chat, son ronronnement s’intensifie et s’infiltre dans toutes les cellules de ma peau, il transforme, à mesure qu’il avance dans mon corps, tous mes organes, je prends spontanément, yeux fermés, la position du chat, je m’asseois et me recroqueville souplement entre mes jambes, entre mes bras, je m’allonge dans mes membres jusqu’à pouvoir les toucher avec ma tête. Je viens glisser ma tête dans la tête du chat, je ronronne de plus belle et lui aussi, nous sommes un seul ronronnement absolu, rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, ooooooooooooonnnnnnnnnnnnn, rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, oooooooooooooo, nnnnnnnnnn, je découpe les syllabes et les consonnes du ronronnement pour encore mieux en jouir, quand le chat lui continue sur le même rythme, cela crée une musique légèrement discordante, nous sommes légèrement à contre-temps, nos oreilles se touchent tendrement, doucement, dans les interstices d’une harmonie physique et spirituelle ; il arrive lui aussi maintenant à légèrement ralentir son rythme, il se met au diapason de mon ronronnement, nous sommes un seul et même ronronnement conjugués, nous sommes un seul et même corps animal qui jouit, une seule et même souplesse enveloppée dans ses organes, une seule et même respiration consciente et tranquille, présente, longue, et texturée.

Je me déshabille, et me love dans mes jambes et mes bras, dans les poils de mes jambes et de mes bras, j’arrondis tout mon corps, je m’enveloppe dans ma propre peau, j’imagine la queue du chat en moi, qui entoure le tronc, une main longue, très longue qui borde mes pattes, mes coussinets, mes mains autrement animalisées ; le contact du fauteuil les accueille et aide à la métamorphose, et je touche les pattes du chat, qui est maintenant complètement blotti contre moi, dans la même position ; j’apprends de la douceur du dessous de ses pattes, toutes griffes retirées, la propre douceur de mes mains maintenant félines, je les touche, les caresse, fais le tour de leur paume avec mes propres doigts, m’insinue entre ses pattes, et prends la texture de son corps en moi, je la fais circuler jusqu’à mes mains explorant, touchant, caressant les mains du chat ; ce sont mes propres pattes internes que je découvre progressivement, avec lesquelles je saurai aussi maintenant et à l’avenir me caresser moi-même et éprouver la singularité physique et spatiale d’une patte de chat ; et le chat m’aide à me transformer, il caresse mes pattes maintenant avec ses mains, doucement, lentement, en me regardant ; il s’étire dans mes bras avec ses pattes, il tremble de plaisir, il me donne la direction de mon étirement présent et à venir, il m’apprend à me détendre sans limites, sans communes mesures, sans réfléchir, sans m’identifier à mon corps mental d’homme ; il m’invite à le rejoindre dans la pleine conscience qu’il a de son corps jouissant, jouant,   il accompagne de l’œil l’élasticité devenue maintenant extrême de tout son corps, se frottant à la douceur du tapis, étalant ses jambes, étirant ses bras dans la matière duveteuse du tapis, improvisant une danse à l’horizontale, jouisseuse, érotique, s’amusant avec le touché différent que provoquent les improvisations physiques de ses déplacements joueurs ; et je me mets à l’imiter complètement, sans réfléchir, juste à côté de lui, je n’ai plus besoin de le regarder, j’ai compris, j’ai compris toute la liberté dont je peux jouir, que je peux me permettre à la seule puissance de ma pensée; et je me mets moi aussi à m’étendre démesurément, franchissant allègrement des limites physiques que je croyais infranchissables, je me mets à m’étaler de long en large sur le tapis, je plante légèrement mes griffes imaginaires soutenues par mes ongles dans la voluptueuse matière spongieuse du tapis, je me détends tout en profitant de la masse incroyablement dense et longue de mon propre corps, qui m’autorise un nouveau déploiement dans l’espace.

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