Danser au dessous du volcan
Je descends dans une immense plaine de sable noir, de cendres froides, striée par des rides d’érosion, imitant le mouvement d’une mer disparue ; je marche silencieusement, dans l’opaque, le pas s’enfonçant doucement dans cette poussière de basalte, le bruit étouffé par la suie, avec la sensation d’un corps pulvérisé à chaque pas, allant vers sa disparition, une nuit de brume laiteuse, d’où émerge au loin, à mesure que l’œil accommode, la base d’un cône. Sans savoir quelle distance j’ai parcouru, et en combien de temps, j’arrive au rempart de la caldeira, une muraille de terre sombre et verticale, aux flancs lacérés par des siècles de coulées de boue et de pluies acides. L’œil absorbe la violence de cannelures profondes dévalant une pente, des griffures à même la chair du relief : des muscles écorchés sous la poitrine, des fibres sèches mises à nu après une déchirure. Et l’œil écoute une ancienne explosion. Des silhouettes immobiles surgissent du brouillard sur des chevaux nerveux au poil recouvert de suie grise, le visage masqué jusqu’aux yeux par des foulards épais pour se protéger du soufre qui sature l’air, attendant au milieu de nulle part, sentinelles muettes de ce désert, intégrés à la bête et au paysage avec la même évidence passive que ces blocs de lave refroidie. Je me rapproche et observe des visages tannés, aux pores ouverts, des trous dans la roche, une intimité forcée avec la cendre. Je ne leur adresse aucun mot ; je me contente de les saluer légèrement, d’un signe de la tête. Je me rapproche du cône, et pose la main sur la texture de la lave refroidie, vitrifiée, scorie noire, qui a été feu, qui est maintenant écorce morte. Je commence à gravir, le souffle court, pris à la gorge par l’odeur de soufre qui prend à la gorge, assèche la bouche, pique les yeux. Le long du chemin très accidenté, les hommes ont dressé une bibliothèque de pierre. Des centaines de dalles de schiste noir, alignées sur des murets de soutènement, portent l'empreinte de caractères usés par le vent. La langue s'est faite minérale ; elle se lit avec la pulpe des doigts qui parcourent les incisions de la roche. Chaque stèle est une couche de temps supplémentaire posée sur la moraine, une sédimentation de voix disparues fixée dans la matière froide.
En haut, sur le bord du cratère, l’œil plonge dans un grand vide blanc d’où remonte ce grondement sourd, une vibration continue qui remonte par la plante des pieds. Juste un rideau de fumée blanche, opaque, lourde, montant d’un estomac géant, une chair minérale rongée par ses propres sucs gastriques : des tissus calcifiés, des encroûtements jaunâtres, exposés à l’air libre après une ouverture: plaques acides s’accrochant aux parois, maladie de la roche.
Et puis je vois une enfant, soudainement, au bord de ce cratère, noyée dans la brume. Elle danse, l’enfant, elle danse. Ses pieds nus frottent doucement la terre noire ; ses mains esquissent un corps plus grand ; elle bouge dans la lumière dorée maintenant que le soleil s’est levé. Elle n’arrête pas de danser, et personne n’est là pour l’arrêter. Elle semble n’avoir pas de père ni de mère. Il n’y a personne autour d’elle, personne ne l’accompagne, personne ne la protège. Elle n’en a pas besoin ; une présence l’accompagne, une présence la protège, ne fait qu’un avec elle : l’énergie de cette Montagne, qu’elle soit celle du feu ou celle de la glace. Elle est seule, seule avec la Montagne, et elle danse, elle danse au dessus du volcan. Je tends l’oreille, et entends chanter tout doucement, lentement, simplement pour accompagner ses gestes ; une mélodie fragile mime la lenteur et la vitesse des pas.
Légèrement en contrebas, je danse à mon tour, en la regardant se découper dans le ciel et découper l’espace avec son corps dansant, et je tente d’être aussi oublieux de mes propres gestes, innocent, comme si danser était le prolongement direct de notre condition, aussi évident que le fait de manger ou de dormir. Je la regarde en souriant, elle ne me voyant pas, toute occupée à s’incarner, dans un état de transe naturelle, gracieuse et enlevée. La Montagne avec elle se fait si proche, et la danse emporte les crêtes dans un mouvement vertigineux maintenant que je ne la vois plus, me libérant de sa présence magnétique, inventant mon propre mouvement, tournant mon corps sur moi-même jusqu’à l’épuisement…J’emporte maintenant la Montagne avec moi, m’accaparant sa force, m’emparant de sa blancheur, me l’incorporant, devenant aussi silencieux et mouvant qu’une planète sur son orbite, mais accélérant, décélérant à ma guise, ne voyant bientôt plus qu’une seule couleur dans mes yeux, une blancheur lumineuse, tournoyante, accordée, un seul corps de personne, en tous points relié, et j’entends et j’entends, un doux chant qui continue, plus fort, entêtant, un doux chant venu de lui.
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