Une masse, un bloc de granit surgit de la terre comme une dent cassée, lisse, impitoyable, striée de veines sombres qui ressemblent à des coulées de goudron figées dans le quartz blanc : le soleil s’y reflète et m’aveugle. A perte de vue se répètent des vagues de roches, un océan de pierres pétrifié en pleine tempête. Je m’observe brisé, désossé dans une structure osseuse parfaitement verticale et me sens immédiatement à vif, dénudé, dépouillé de toute protection, d’ores et déjà intégré de force à cette violente vivacité minérale ; elle me renvoie une hostilité sourde, tout en me faisant voir sa puissance inouïe ; puissance dont j’aurais tort de ne pas me mêler, de m’incorporer dans la vitesse, en la prenant de court peut-être, marchant, courant, digérant le corps à corps dans un mouvement d’arrachement ; mais je ne peux pas avancer, mes jambes ne me portent plus ; je reste sommé par la pierre de participer abruptement à son éclatante vibration sans pouvoir la contrebalancer par l’énergie physique. La dynamique du vivant même d’ici tend à devenir aussi immobile, pénétrante et aiguë que la montagne. Je ne m’arrache plus à la paralysie terriblement mobile de sensations trop longues et trop intenses: l’escarpement insensé, inimaginable me fait tomber presque à la verticale, en une chute lente, dans un temps qui ne passe plus et se répète sans cesse - terrible vertige négatif. Un froid subit remonte le long de la colonne, une contraction de la cage thoracique où le souffle s’immobilise. En dessous de moi, les vallées forment des entailles profondes, des ombres violettes où la lumière ne descend jamais. Partout le lisse, l’impitoyable lisse, dans lequel l’œil glisse à n’importe quel endroit où il se pose. C’est une trahison des yeux: l’espace s’ouvre trop grand, s’étire ou se creuse, et l’horizon au lieu de rester calmement lointain, semble vouloir m’aspirer. La perspective s'écrase : ce qui est loin semble toucher ce qui est proche ; c’est une compression du monde par l'excès de relief : je suis écrasé par l’altitude, écrasé par le vide d’en bas, qui acquiert la consistance d’une forme aimantée. Un volume négatif réclame mon poids et me pousse. Le sol sous mes pieds perd sa densité, devient une surface meuble, liquide, instable ; le corps n’a plus d’assise, il fond, se liquéfie. De là où je suis, hagard, enchainé à la violence de la lumière, à l’air trop pur, acide, à cette roche trop dure, acérée, balayée par des siècles de vent, je ne peux entrer plus avant dans la matière - ou plutôt, j’y suis tellement entré que je n’y ai plus la moindre liberté. Je suis saisi par une clarté dangereuse: la certitude qu’il suffirait d’un infime relâchement de la volonté pour me dissoudre dans l’élément, céder à l’appel du gouffre. Dans l’apparente lourdeur de ce corps immobile, se prolonge une terrible et fascinante sensation de légèreté de mon être, ne pouvant plus voir le paysage que comme une trajectoire, où la mort est de tous les côtés à la fois ; cela finit par devenir une sorte d’ivresse lucide, où mon corps et l’étendue fusionnent, dans l’oubli qu’une seule pulsion puisse rendre impossible à jamais toute relation. Je finis, par un effort énorme de la volonté, à abandonner l’immersion pour le face à face en regardant longuement les arbres qui apparaissent aussi ici comme des intrus, des taches brunes et sèches s'accrochant absurdement aux fissures du quartz nu. Le pouls se stabilise lentement. Je rétablis l’axe, la géométrie du monde qui nous tient et nous retient, m’arrache violemment à l’attirance magnétique pour cette montagne, en reprenant, dans la mécanique hypnotique de mes pas, un chemin où l’on ne voit plus aussi nettement les accidents accablants de l’escarpement.
Mont Huashan, Grande Montagne de l’Ouest, Xi’An, avril 2026.
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