Je suis resté toute la journée devant le soleil, j’ai suivi le soleil. Je n’ai pas bougé mais je n'ai jamais attendu le soleil. Le soleil est toujours là. Il m'envoie sa traînée de lumière liquide dans l'œil ; c’est une épaisse étoffe chatoyante, couplée à un bruissement doux du courant. La lumière et l'eau vont ensemble déplier mon corps dans les plis visuels et sonores de la mer. J’émerge, je disparais dans les eaux avec ma paupière. Sous la mer je sens toute cette masse de chair sans la toucher, un autre corps, le même en son envers ; il vient me tirer vers elle. Le soleil trace la ligne rouge de l’horizon et l’allongement de l’œil ; il se donne l'intuition d'un monde caché ; il vient redorer sa trace comme ma rêverie revient se nourrir dans le bleu et le blanc mouvants, les couleurs d'un corps flottant. Se réveille mon visage, il baigne d'une nouvelle lumière. C’est une coulée de plomb liquide, et j'essaie, et j'essaie de couler un nouvel or, je sécréte une nouvelle matière entre le rêve et la lumière. Des légèretés se composent, des douceurs ; le soleil est tombé dans la mer, et je suis tombé dans le ciel, tout d'ocre vêtu, dépoli. L’eau pénètre à travers les oscillations, les chatoiements, les miroitements d'un double brûlant, et je brûle au dessus de l’eau, je peux m’éteindre avec le feu, le feu de l'eau, une brûlure lente. Le soleil coupé, je me tiens coupé, je me tiens dans la coupure de l'astre, la coupure de la mer brûlante, brûlant et rentré dans la mer jusqu’au fond, dérivant…J’étais là bas et j’étais qui va vers soi. Je suis là par le fond, venu du rythme des eaux, dans le fond maintenant tout près, et soudain la lumière s’en est allée. La mer argentée a noyé l’assiduité lumineuse de mon être ; il regarde comme moi maintenant et pour toujours le paysage. Le ciel boit l’eau, les états de l’eau violente, un corps plus noir, doux, léger, qui tire vers le jaune, dans le doux de l’eau rejoint le soleil. J’accueille le couchant ici, et l’intérieur du monde aspire en soi toute sa vie. Et je rêve dans le feu de l’eau les premières apparitions, la première bactérie, la première goutte, les éléments intérieurs des objets. Je vais par le couchant jusqu’au mystère de la création des étoiles, dans le ciel comme une peau tendue. Je regarde le soleil se coucher, mais c’est lui qui me regarde ; il me donne tout l’éclat de sa lumière à travers les flots, il me donne toute la matière de la mer dans son sillage. Je le vois. Le soleil. Je le vois s'enfoncer dans la mer, le soleil, seconde après seconde, je ne le quitte pas des yeux ; j’écoute chaque partie de la planète s’éteindre dans la mer, dans un bruit de feu, je le sens tout près de moi brûlant dans la mer, il est aspiré par la mer : la mer noie le soleil, elle le tire à elle, et le plonge dans l’immensité liquide, où il se décompose en toutes ses parties ; son rouge sort du ciel pour pénétrer dans la mer, et la mer devient plus sombre, la couleur s’éteint progressivement et je m’éteins progressivement au son de la lumière qui décline. Je pénètre maintenant la profondeur de la mer, sa matière, je l'ouvre comme un couteau dans l’oeil, l'entaille. Plusieurs soleils. L’eau, quand elle passe dans la lumière devient une autre matière, se surligne elle-même, se calme : elle devient plus labile, plus entière, elle aiguise les vagues, les illumine, elle souligne, elle éclaircit toute la mer.
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