Je continue ma route, et avance dans ce paysage qui ne cesse de se métamorphoser, et d’imposer à la vue de nouveaux reliefs toujours plus changeants. Je traverse une forêt primaire avant d’arriver sur un autre cratère à la géologie violente, aux parois abruptes, mêlées de roches aux teintes sulfurées, enserrant un lac bleu-vert, d’une acidité extrême, de cette couleur ne semblant pas appartenir à ce monde ; cette couleur vue fugitivement, mais qui s’ancre maintenant dans la rétine, un angle mort avec lequel je vois tous les paysages ; il y aura cette couleur désormais à côté de toutes les couleurs vues.
Vertige : beauté mortifère, menace vibrante.
Soufre, métamorphique: dépôts cristallisés, jonchant le sol comme des fragments de roche, matière poreuse, friable ; à chaque pas elle s’effrite et se mêle à ma propre texture. Je sens sous les pieds cette tiédeur acide, cette vibration sourde qui est une matière cherchant à se transformer sans cesse.
Épiderme ouvert, peau écorchée du monde : Je marche sur une plaie.
Des hommes, dans ce paysage de désolation, sublime et hostile à la fois, viennent chercher du soufre qui recouvre le sol et s’entasse dans des paniers en osier, des extensions du corps, des muscles et battements de cœur, de tissu ponctuant le paysage : une anomalie colorée. Les gestes se répètent à une échelle géologique : manipuler, charger, monter, prendre les bonnes positions pour éviter de se tordre le dos. Chorégraphie du poids. Chaque pas est un dialogue avec l’escarpement ; je les observe monter, descendre, lentement, attentifs, patients, résignés, courageux : figures sculpturales de l’éphémère dont la silhouette se découpe sur l’immensité grise du cratère, gravant sa trajectoire dans une matière immuable. Je regarde ces hommes, je regarde le temps se laisser déplacer, centimètre par centimètre, par la force fragile d’un organisme humain. Je me sens élément parmi d’autres, intégré à tous ces hommes, aussi fragile et captif des éléments qui nous constituent que le paysage. Paysage inhumain qui a pris forme humaine.
Volcan, chambre d’écho : chaque son - le craquement des roches, le souffle du vent, le crissement du soufre - redouble un silence dense de sa mineralité ; un silence qui me regarde, nous regarde.
Dans l’air lourd, la chaleur sourde, l’odeur piquante, j’ai une conscience accrue de ma propre respiration. J’inspire le volcan, par bouffées. Ici je trouve une consistance qui me dépasse.
Soufre : en sédiments teintant le sol d’un jaune saturé, et fumées s’échappant des entrailles du volcan, créant des voiles opaques. Air-matière. Dissémination physique du volcan dans l’atmosphère. Je vis dans la couleur, un jaune qui imprègne le corps, dans sa texture, sa poussière se déposant sur les muqueuses, les vêtements. Je porte le paysage sur moi, il me pénètre, la roche par son émanation me pénètre. Une épaisseur de plus. J’ingère le paysage par la bouche, avec ce goût de minéral acre, une brûlure disant la présence immédiate de la matière. Je respire la consumation, la patience immense de la roche. L’air modifie le rythme de mon sang, influx colonisant mes poumons. La matière informe ma pensée, elle devient elle aussi inégale, instable, brûlante. Chambre de transformation où souffle et souffre s’épousent, s’annulent. Interaction chimique.
Arrivé devant le lac, la fumée l’enveloppe totalement. Ça et là, encore quelques traces de ce bleu turquoise ; je me sens dilué dans l’indistinction, et soufflé, les bords disparaissent et un autre corps circule ; une danse minérale étouffante et grisante dans laquelle les quelques pas que je continue à faire sans but ne sont que des pulsations brèves. Je m’arrête totalement, et malgré la toxicité insoutenable de l’air, je reste immergé dans l’inhalaison des fumerolles. La tête tourne, le vertige devient physique. Mais aucun poids, aucune fatigue, aucune peur ne m’empêchent de sentir ce que je suis venu chercher inconsciemment ici. L’indifférence grandiose du volcan, par son immensité écrasante, en arrivant tout à l’heure, m’avait rappelé aussi à l’altérité. Tout à l’heure la lourdeur était mon lieu, descendant lentement, péniblement dans le cratère. Mais ici, restant dans les flammes, comme enterré par les couches de lave, au cœur du volcan, noyé dans le gaz, ne voyant presque plus le ciel, mon corps cesse d’être une résistance à la terre. Immergé comme dans l’océan, je me laisse traverser ; je peux manger le soufre, manger le bleu du lac par les yeux, cette bouche de cendres et d’acide qui ne demande plus de sens, manger la cendre par le souffle. Peut être le volcan me dévore t’il à cet instant, mais je l’ingère aussi ; le volcan est ce qui en moi demande à être minéral ; il ne me répond pas mais me contient. C’est toujours un soulagement que de sentir cette souveraineté silencieuse : n’existant pas pour lui, je peux me perdre dans ses strates. Plus je cherche à l’incorporer, plus je mesure l’abîme qui nous sépare. Et c’est dans cet abîme que je trouve la plus grande liberté : celle d’être, le temps d’un souffle, où je laisse un peu de mon corps, le volcan lui même. Dans ce temps très long, le souffle se déchire, ma peau, mes poumons brûlent par endroits ; la douleur qui commence à inonder ma bouche, dans laquelle je sens le goût du sang, devient une forme de langage, le volcan marque son empreinte en moi. La douleur où je ne peux plus regarder mais seulement ressentir. Acteur et victime: la terre me dévore tout en me laissant exister brièvement comme part d’elle même : fusion par la saturation et par la perte de soi. Pourtant, même dans la douleur la plus aiguë, le lac reste acide, la roche indifférente. Je suis le souffle, un passage, qui dans l’instant où il se mêle totalement à la fumée, se rappelle qu’il est encore une chair jamais totalement minérale.
Je ramasse une épée de souffre, encore rouge dans la main, qui remontée à la surface, redeviendra jaune. Je remonte lentement, et observe une dernière fois cet éblouissant cratère, d’eau, de pierre et de fumée en me demandant ce qui reste dans le regard quand l’émanation constante des fumerolles donne l’impression que tout a été consumé.
(Kawa Ijen, février 2026)
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