jeudi 28 mai 2026

L'île de feu

 

A mesure que le bateau fend la houle, que je me faufile entre les vagues, une île se fait de plus en plus mystérieuse, malgré que j’en discerne de plus en plus ses reliefs. Un cratère fait tourner les nuages dans leurs altitudes, les attire dans une danse trouée, floconneuse, vague, contrariée dans ses couleurs, un nuancier de gris. Les nuages dansent en volutes, comme des mains graciles, et leurs allongements font s’étirer tous mes membres. Cette ile noire défile, longue masse sombre et plate dont le sommet est invisible, entouré d’un brouillard épais dont on soupçonne qu’il émanerait du volcan, mais le ciel pèse tant sur la terre que c’est plutôt le volcan dans l’oeil qui monte vers le nuage.

C’est à l’horizon qu’une forme surgit de l’eau, la silhouette d’un autre volcan, immense, dont le corps apparait comme une condensation de brume plus dense que le ciel. La mer, elle, n’a pas de vagues, seulement un frémissement de surface sous un ciel bas, saturé de gris. Tout semble dans un calme relatif. Nappe immobile. L’eau s’étend jusqu’à perdre ses limites, devenant une plaque de zinc opaque où la lumière ricoche doucement. Je reviens à l’île dont le rivage semble comme entaillé net, une côte de cendre absolue qui plonge dans une eau déteinte, couleur d'étain ou de lait caillé, et le noir minéral ne se mélange pas à la mer, il la repousse, comme si son territoire était à part et inviolable.

J’accoste, et marche dans un désert de lave noire entouré d’eau jusqu’au cratère fumant. Au sommet du volcan, il n’y a plus de bateau, il n’y a plus de côte, plus d’humain, il n’y a plus de retour possible ; le monde s’est effacé, pour ne laisser que le chaos des éléments: une mer immense et tourmentée qui semble vouloir avaler l’horizon, la brume qui se lève à tous les endroits du paysage, et ce ciel qui soudain s’ouvre… Le vent m’arrache à la vision de la lave coulante, je dois me recroqueviller sur moi-même, ne plus regarder de face le paysage. La sauvagerie me somme de ne plus la regarder, de ne plus participer: je suis ici en terre hostile, non-humaine, ma place n’est pas dans ce désert calciné. C’est un théâtre des éléments dont je suis le seul spectateur, qui n’a pas été invité ; son chef d’orchestre m’enjoint de ne pas rester là. Et pourtant je sens que je dois vivre ce que je ne suis pas censé vivre. C’est alors qu’une pluie imprévisible d’une violence inouïe s’abat sur moi, un déluge, un rideau de plomb cinglant, qui frappe le sol noir en rafales, et tournoie avec la puissance du vent, qui hurle entre les failles du cratère. La pluie a un tel poids que je perds pied, je me déséquilibre, je manque de tomber, tombe, me relève. Je suis trempé en seulement quelques secondes, totalement liquéfié, tremblant de froid, je n’ai rien pour me protéger, ma peau ruisselle d’eau venue du large, et la terre gronde, tremble, le cratère en face de moi continue à pousser ses torrents de lave, la cendre sur laquelle je marche et qui m’environne totalement devient d’une mollesse inouïe, et la noirceur austère et sèche du sol basaltique commence à se désagréger.

Je me sens minuscule, un minuscule souffle de vie, une masse de chair informe dans un océan qui se déchaine, et une terre qui sous mes pieds murmure encore sa puissance ancienne: une violence absolue, froide et sourde, sans grâce ni explication. La peur cède la place à une plénitude, celle d’être en présence d’une réalité épaisse. Je reprends la mer apaisé.

 

 

(Krakatoa, février 2026)

 

 


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