vendredi 22 mai 2026

Senti des sommets

 

 

 




Comme d’un temple dont le toit aurait été arraché, des piliers de grès, des doigts de géants pétrifiés se détachent du sol, demeurent suspendus dans un lait de brume, comme de la vapeur pure, percent, perforent le ciel d’un silence vertical ; le vertige est ici une érection de la terre ; l’oeil décolle du sol, flotte en apesanteur, absorbé par le vide entre les colonnes ; avec lui le corps tout entier immobile survole le paysage - pensée effilée dans la brume au rythme d’un sang lent, minéral : la montagne devient une colonne vertébrale. Le paysage se fragmente en archipels de pierre et de lichen flottants, travaillés jusqu’à l’os par l’érosion, laissant des parois lisses, verticales, des murs muets où rien n’accroche, sauf quelques pins torturés cloués par le vent, cicatrices vertes : je marche à leur pied et j’attends que le vent m’érode moi aussi, l’empreinte de la pierre dans la paume. En bas, l’eau court, fragilise le poids d’éternité du minéral ; je laisse ma main entrer dans le ruisseau, me porte à un autre mouvement, horizontal, m'emporte ; je regarde mon corps courir les perspectives sinueuses d'une autre démesure, et rétablis doucement l’équilibre.




(Zhangjiajie, Wulinghuan, mars 2026)

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