mercredi 19 août 2026

Pieds nus

 

 

J’ai continué mon chemin durant quelques jours et ai fini par m’installer dans une petite cabane en forêt. Je vis pieds nus ici depuis maintenant des semaines. Et je sens la terre se presser contre mes plantes plus que mes pieds ne la touchent. L’herbe se tord sous mon pas ; elle m’accueille comme elle peut. Les plantes du sous-bois me piquent, mes chairs sont confrontées à des élancements pointus. Je suis dirigé par le sol, je suis ses indications ; il m’enjoint de ralentir lorsqu’il se fait trop dur, trop violent pour ma voûte plantaire. Je caresse très vite de nombreux êtres à la fois — pierres, herbes, insectes —, je peux les toucher par le bas, sentir tout mon corps soutenu par des vies désormais familières, incorporées à ma peau.

Je sens aussi ce qu’éprouve l’herbe, la souffrance qu’elle a à devoir se plier sous mes pas, à s’écraser, et je devine toutes les existences minuscules, microscopiques que j’écrase sans le voir. Je suis senti par le sol, touché par lui ; la vie sous mes pieds me regarde, m’observe et me détourne d’elle parfois pour se redresser : l’herbe piquante me pousse vers le gravier qui, blessant, m’incite à verser mes pas sur le bitume lissé par la main des hommes. Je ne peux m’empêcher d’écraser, à chaque foulée, des milliards de vies microscopiques, que je vois grouiller… Mes yeux acharnés touchent les bactéries qui pullulent partout : sur la peau à l’instant où j’écris, sur toute ma main, mon corps tout entier, mes vêtements — cela grouille sans fin. Des milliards de vies invisibles habitent l’intérieur de mon corps. Je porte la main à ma bouche et fais pénétrer en moi des milliards d’êtres vivants, étrangers tout à l’heure, familiers maintenant, assimilés.

Chaque bout de terrain exige une marche différente, un autre rythme, pour que la plante de mes pieds se révèle à elle-même en expérimentant le contact et la saisie. Mes pieds écoutent. Ils écoutent la profondeur vivante en dessous d’eux. Mes pieds s’enfoncent lorsqu’ils sont en confiance face à l’accueil du sol, et se détournent prudemment lorsque des surfaces volumineuses — telle pierre pointue, tel insecte — se montrent hostiles. Mes pieds retrouvent une mémoire du corps dans la terre. Ils savent où se poser, comment avancer parmi les autres êtres, pour répondre de manière appropriée à la caresse ou au rejet des profondeurs du vivant.

 

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