vendredi 21 août 2026

Le corps-caillou

 

 Mon corps cherche à être aussi pointu qu’un caillou. Je m’assois dans les cailloux, j’ai mal, je me sens aussi dur et inerte, intransigeant qu’un caillou. Je me sens aussi fuyant et labile qu’un caillou circulant dans mes mains. Je cherche dans le caillou une manière de toucher l’eau du lac. Je lance le caillou dans l’eau à l’horizontale, pour voir jusqu’où il peut aller en touchant l’eau sans s’y engloutir — je le regarde, je le suis des yeux très vite jusqu’à me ramasser dans ce caillou. Et j’imite ce caillou quand je vais dans le lac. Je donne à mon corps un poids énorme de caillou pour supporter le poids de l’eau. À force de me transporter dans le caillou, de vivre comme le caillou, je finis par vouloir être immobile dans l’eau, à imiter le poids imperturbable du caillou dans l’eau. Pourtant le caillou subit l’érosion et je subis l’érosion aussi : je suis précaire, voué à la disparition, mais ma perte de matière rejoint la mer, et ma mort laisse la place à l’autre être vivant — loi terrible de la matière, implacable et sans jugement.

Je suis allongé dans les cailloux. Chaque partie de mon corps est massée par la pierre. Tapis de pierre. Je regarde le soleil en haut, et le pin qui se déploie dans le ciel. Je suis absorbé par les cailloux, je ruisselle de cailloux, je suis enveloppé par les cailloux. Les cailloux me donnent de la force, de l’énergie ; je sens leurs vibrations à mesure que je m’entoure complètement de cailloux. Corps caillou. Les cailloux me viennent sans que je les provoque. Je suis déplacé par les cailloux. Je pense aux sensations des cailloux et je m’enfonce dans les cailloux. C’est une rivière de cailloux dans laquelle je suis immergé. Je suis enterré par les cailloux. Je sens leur chaleur et leur texture, et je suis maintenant la grâce ruisselante et compacte des cailloux. Les cailloux me donnent les sensations d’un corps de cailloux. Un corps-caillou. Les cailloux inondent mon corps, je ne sais plus où est ma peau, où est le caillou, je nage, je nage dans les cailloux, mon corps ne cesse de vouloir caillou, ma pensée devient la fluidité crissante des cailloux. Les cailloux sont le miroir brisé de tout mon corps, un corps en morceaux que le tas de cailloux recompose à l’infini. Je suis nu dans le caillou, tout mon corps descend dans le caillou. Je regarde le caillou et mon œil devient chaud et voluptueux comme un caillou doré par le soleil. Il y a toute la lumière du soleil dans le caillou. Le caillou reflète tous les autres cailloux. Le caillou dans la main, j’appréhende les bords du minéral, je vois ce qui ne sépare plus ma peau d’un caillou — entre ma peau et la peau du caillou. Ma tête ne fait aucun effort pour sentir comme un caillou. J’ai ma main dans le caillou, et le caillou m’apprend la forme de ma main.

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