jeudi 27 août 2026

La dernière forêt


J’entre dans une forêt sans fin ni bord, et cela me rassure. À mesure que j’avance, l’idée de reculer devient impossible. J’avance toujours, sans savoir où je vais, entre des arbres identiques à l’infini. Il règne une grande paix — un silence où tous les bruits restent possibles : insectes, animaux et feuillages bruissent ensemble.

Je finis par déboucher dans une immense clairière. Au milieu d’elle, un chêne comme je n’en ai jamais vu : ses feuilles sont grandes comme mon corps. Ses racines, puissantes, surgissent de terre en tunnels, en crevasses. Je serpente entre elles pour m’en approcher. Au cœur du tronc, une cavité est creusée, mais je ne parviens pas à en trouver l’entrée. C’est alors qu’un vent violent fait trembler l’arbre tout entier ; je me retrouve pris dans un magma de mouvements chaotiques.

Puis le vent s’apaise. Des feuilles tombent. Je m’enveloppe de l’une d’elles et sens un bienfait immédiat : elle épouse les bords de ma chair. Je suis végétal. Les autres feuilles se balancent vers moi, me caressent et m’enveloppent jusqu’à me faire disparaître aux yeux du monde. Soudain, à travers leur trame, l’ouverture du tronc apparaît. Je lève la tête sans parvenir à voir la cime : l’arbre emplit tout l’espace. Je n’expire plus que de l’air. Alors retentit un craquement très puissant, jamais entendu — pas le bruit du bois qui rompt, mais le craquement d’un os humain.

Je suis entré dans le cœur de l’arbre. Je ne sens plus l’air du dehors, mais une odeur d’humus et de terre très ancienne. En face de moi se dresse un autre arbre, à ma taille exacte, prolongement du premier dont les racines sortent du sol. Besoin de le caresser. Il a la taille et l’odeur d’un être humain ; ou est-ce ma propre odeur que je perçois enfin ? Enveloppé de bois, ce sont les feuilles que j’imprègne de ma chair.

Je m’approche du petit arbre et l’étreins. Si longuement que je manque de tomber, avant de comprendre que c’est lui qui m’étreint et me maintient debout. Nous restons ainsi jusqu’à en oublier le temps. Il me compresse avec une douceur telle que je respire comme jamais ; mon corps bat comme jamais. Je ne sais plus qui je suis entre l’écorce, la feuille et la peau. Mon sang se mêle à la sève. Nous sommes deux inconnus du monde, se reconnaissant comme parties d’une même matière vivante. Je me vide de mon sang pour m’emplir d’un fluide visqueux, bouillonnant. Je l’embrasse sur ses racines qui sont mes jambes, sur ses branches qui sont mes bras. Par ses veines, je monte jusqu’à la cime et découvre le paysage : la forêt est à perte de vue, prometteuse d’infinies renaissances.

Des larmes coulent sur mon visage, sur les bras de l’arbre, sur ses racines. Plus je pleure, plus je me rapproche de lui.

Je reprends mon chemin, mais ce que j’ai vu d’en haut n’était qu’une illusion. À mesure que j’avance après la clairière, les arbres disparaissent. Je me rapproche et ne trouve que des trous à la place des troncs. À l’horizon ne restent que des fantômes d’arbres immémoriaux. Les fosses d’arbres déracinés se multiplient à l’infini. Je cours pour tenter d’en toucher un dernier, mais il n’y a plus rien. Je cours dans le vide, dans le noir, sans même espérer revoir la grande clairière. Je cours désormais dans un gigantesque trou noir : ce ne sont plus seulement des arbres qui se volatilisent sous mes yeux, ce sont des pans entiers de sous-bois, puis la forêt entière. La dernière forêt n’était que le souvenir de toutes les forêts mortes.

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